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La BD de la semaine: Catel commente Joséphine Baker

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- - Catel et Bocquet / Casterman 2016

EN IMAGES - La vie de la célèbre chanteuse et danseuse racontée par deux spécialistes de la biographie dessinée: Catel & Bocquet.

Après Olympe de Gouges et Kiki de Montparnasse, la dessinatrice Catel et le scénariste José-Louis Bocquet proposent une nouvelle biographie consacrée à une femme célèbre. Ils racontent l'histoire de la chanteuse et danseuse Joséphine Baker. Une passionnante somme de plus de 600 pages, réalisée en 3 ans, où la dessinatrice retrouve le trait épuré de Kiki de Montparnasse après le style hachuré d’Olympe de Gouges. Elle a accepté de commenter une sélection de planches pour BFMTV.com.

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- © Catel et Bocquet / Casterman 2016

L’origine du projet

"Avec José-Louis Bocquet, nous avons publié deux livres sur ce que l’on appelle des 'clandestines de l’Histoire' - des femmes peu connues mais importantes: Kiki de Montparnasse (2007) et Olympe de Gouges (2012). On s’intéressait depuis longtemps à Joséphine Baker parce que c’est la première star noire mondiale. Elle raconte une époque, elle a eu une trajectoire incroyable. Mais on avait l’impression qu’elle était peut-être un peu moins clandestine que les autres. Mon autre souci était: une Blanche européenne peut-elle parler du destin d’une noire-américaine qui débarque en France? On cherchait par quel angle l’aborder.  Un jour, on a reçu un appel d’un certain Jean-Claude Bouillon, qui me demandait de dessiner sa mère après avoir lu nos bandes dessinées. Je ne comprends pas tout de suite. Beaucoup de gens me demandent de dessiner leurs vieilles tantes qui ont été dans la Résistance! Puis, il me parle de Paul Colin, le dessinateur de La Revue Nègre. Je lui ai demandé qui était sa maman, il me répond: 'Joséphine Baker'. On a sympathisé et il nous a donné la clef de l’intimité de Joséphine, des histoires inédites sur la tribu arc-en-ciel qu’elle avait adoptée dans la dernière partie de sa vie. C’était le sujet le plus intéressant et le plus contemporain."

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- © Catel et Bocquet / Casterman 2016

La reconstitution

"Pour reconstituer l’époque, il y a beaucoup de recherches. Autant pour le scénariste - qui lit des biographies sur elle-même et sur tous les personnages qu’elle croise - que pour moi - qui mène des recherches iconographiques sur ce qu’il faut représenter tout au long du siècle: les lieux, les costumes, les voitures. Je dois aussi apprendre à dessiner Joséphine de l’enfance à la mort. Graphiquement, il faut que je trouve un style ni trop caricatural, ni trop réaliste. Un style qui permette aux enfants de la retrouver. Il faut aussi donner l’aspect du mouvement et de la danse et de la musique: tout ce qui est, a priori, impossible en dessin. Après, il y a une phase de repérages où l’on se déplace sur les lieux où elle a vécu pour pouvoir se les approprier. On a compris beaucoup d’éléments sur elle en se rendant dans le Missouri ou dans les Milandes [château en Dordogne où Joséphine Baker a vécu]. Une fois que l’on a regroupé tous ces matériaux, on commence la phase de découpage ensemble. José-Louis Bocquet me raconte l’histoire qu’il a écrite en continuité dialoguée, comme au cinéma, et je la mets en scène en petit format rapidement. Puis je passe au crayonné et à l’encrage. Il y a peu de différences entre ces deux étapes."

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- © Catel et Bocquet / Casterman 2016

Dessiner la musique

"Dans chacun de mes albums, j’essaye de m'inspirer de l’époque. Pour Joséphine, c’est un peu compliqué parce qu’elle a traversé tout le siècle. J’ai été un peu influencé par le dessin américain et le cubisme: Fernand Léger, Paul Colin... c'est-à-dire l'esprit moderniste, puis mon dessin s'est rapproché de la ligne claire, avec un trait un peu plus fermé, très fort graphiquement, avec de vrais aplats noirs et des contrastes extrêmement marqués. Les planches ont été scannées à l’ordinateur puis nettoyées pour que les noirs soient impeccables et que les blancs n’aient pas de taches, pour lisser l’ensemble. Je voulais que ce soit à la fois vivant et enlevé mais aussi propre et net pour que ça permette une visibilité impeccable. Deux dessinatrices et un maquettiste m’ont aidé à y travailler."

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- © Catel et Bocquet / Casterman 2016

Un portrait impressionniste

"Ce n’est pas un portrait scientifique. Tous les faits sont avérés, mais ils sont mis en scène. On essaye de savoir comment elle fonctionne, pour raconter l’essence de sa vie. On prend des séquences qui sont particulièrement représentatives d’une situation, d’une réaction. C’est une façon impressionniste de raconter la vie de Joséphine. C’est après avoir lu plusieurs chapitres que le lecteur se fabrique sa propre image du personnage. Il doit faire un effort! Ce qui est important, c’est qu’il n’y a pas de textes off dans le livre. On raconte tout comme au cinéma, de façon dialoguée. Il nous faut donc beaucoup plus de pages pour raconter une action. C’est plus vivant, mais plus difficile et plus long."

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- © Catel et Bocquet / Casterman 2016

La nudité

"Les femmes dont je parle sont libres, même physiquement. Pour elles, la nudité ne pose pas de problème. Colette le disait bien, il n’y avait pas plus pudique que Joséphine Baker qui se déshabillait sans que cela soit du tout vulgaire. C’était toujours très naturel, voire très moderne et très novateur comme manière de montrer le corps. On l’appelait la Vénus d’Ébène. Elle inspirait les sculpteurs, les peintres, les écrivains. Elle avait une grâce, une élégance. Habillée ou nue, cela ne faisait aucune différence. La nudité faisait partie d’une libération du corps comme de l’esprit. C’était pareil pour Kiki, qui posait nue avec beaucoup de simplicité. La question s’est posée pour la couverture. L’image qui reste de Joséphine est celle d’une femme qui danse le Charleston avec des bananes autour de la taille. C’est une image à la fois amusante, assez sexy et très réductrice, très raciste et fondée sur des images colonialistes rétrogrades. On voulait jouer à la fois sur ce cliché et s’en détacher complètement. On a donc choisi de représenter Joséphine dans une posture de danse moderne, s'élançant vers l'avant, mais elle n'a plus ses bananes, c’est devenu une espèce de tutu. On a joué sur ces codes tout s’en dégageant pour refaire une image nouvelle, qui correspond mieux à ce qu’elle était et à l'empreinte qu'elle laissa dans l'histoire."

Joséphine Baker de Catel et Bocquet, Casterman, 26,95 euros.
Jérôme Lachasse