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Lutte contre les incendies: la stratégie des départements du Sud-Est, un modèle pour le reste de la France?

Les pompiers des Bouches-du-Rhône en intervention lors de l'incendie de la Montagnette.

Les pompiers des Bouches-du-Rhône en intervention lors de l'incendie de la Montagnette. - Pompiers 13

Entre prévention et aménagements des massifs, les pompiers du Sud-Est diposent de nombreux moyens pour lutter contre les incendies. Une méthode que pourrait appliquer les départements actuellement touchés par des incendies.

Massif de la Montagnette, Camp de Canjuers, Les Pennes-Mirabeau… Depuis le début de l’été, le Sud-Est a eu son lot de feux de forêt. Pourtant, aucun d’entre eux n’a pris l’ampleur de celui de Landiras, en Gironde, où une reprise du feu a déjà parcouru plus de 7400 hectares.

Historiquement très habitués aux feux de forêt, les départements du Sud-Est disposent d’une stratégie, à la fois d’action et de prévention, qui leur permet de lutter efficacement contre les départs de feux.

"Dans le Sud-Est, on arrive à avoir 95% des départs de feux qui ne dépassent pas la superficie de cinq hectares", explique à BFMTV.com Grégory Allione, président de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers et directeur du Service d’incendie et de secours (SDIS) des Bouches-du-Rhône.

Une stratégie dont pourrait selon lui "s’inspirer" les autres départements actuellement touchés par de violents incendies, comme en Gironde, dans le Jura ou encore le Finistère.

Mettre l'accent sur la prévention

Dans ces départements où les feux de forêt sont fréquents, en particulier en période estivale, la lutte se fait notamment en amont, avec d’importants dispositifs de prévention. Une prévention qui se fait surtout par la sensibilisation des usagers et des habitants à proximité des massifs forestiers.

"90% des départs de feux sont causés par l’activité humaine, et 70% causés de manière accidentelle", rappelle Grégory Allione. "Tout un chacun peut être un incendiaire potentiel, de par son activité, par accident."

Ne pas fumer, ne pas faire de travaux ou de barbecue en forêt, réaliser des opérations de débroussaillement… Autant de bons gestes que les différents acteurs rappellent régulièrement aux usagers.

Des fermetures parfois totales des massifs

Mais la prévention passe aussi par des dispositions réglementaires, comme l’interdiction d’accès aux massifs forestiers lors de journées à haut risque. Ces derniers mois, les fermetures sont fréquentes dans le Var et les Bouches-du-Rhône. Régulièrement cet été, la totalité des massifs forestiers des Bouches-du-Rhône ont par exemple été fermés. Mi-juillet, ils ont même été fermés pendant une semaine complète, face aux risque important d'incendie.

Une décision qui n’est pas prise "par plaisir", explique Grégory Allione, mais qui est faite pour protéger les populations et les territoires, et qui pourrait permettre aux départements actuellement touchés par des incendies de limiter l’ampleur des feux de forêt. "Est-ce qu’il est interdit d’accéder aux massifs dans le Puy-de-Dôme, le Jura, les Landes de Gascogne? Non, ce n’est pas fait actuellement", souligne-t-il.

Le président de la Fédération nationale des pompiers précise bien qu’il ne s’agit pas de pointer du doigt les dysfonctionnements dans les autres départements, mais plutôt de partager les compétences acquises dans le Sud-Est au fil des années.

"On s’est tellement pris d’événements qu’on en a retiré l’expérience, on en a tiré une vraie doctrine", déclare-t-il. "Dès l’instant qu’un départ de feu est repéré par les vigies, il y a tout un système qui se met en place (...) pour éviter que tout départ de feu ne devienne une catastrophe."

Coopération et renforts

Au-delà de la prévention auprès des usagers, le Sud-Est peut aussi compter sur la coopération entre de nombreux services, qui permet de lutter en amont des départs de feux. Les ingénieurs de l’Office national des forêts sont notamment consultés régulièrement sur l’état de santé des massifs, afin de permettre aux préfectures de décider ou non de fermer l’accès aux forêts.

Les bénévoles des Comités communaux feux de forêt patrouillent aussi les massifs pour faire du travail de prévention auprès des usagers. Dans le Var, plus de 4500 bénévoles se relaient pour surveiller les forêts.

Le département des Bouches-du-Rhône a récemment lancé le GAF, le Groupe d’Appui Forestier, composé de plus de 650 sapeurs-pompiers et forestiers-sapeurs, dont l’objectif est d’agir le plus rapidement possible sur les départs de feu. Les Alpes-Maritimes disposent quant à elles d’une Force Opérationnelle Risques Catastrophes Environnement, qui comprend des forestiers-sapeurs répartis sur six territoires du département et de l’Est-Var.

Ils contribuent à l’entretien des équipements forestiers, comme les pistes et les points d’eau. Car la lutte contre les feux de forêt passe aussi par l’aménagement des massifs, explique Grégory Allione. Créer des points d’eau pour permettre le pompage lors d’intervention et des pistes pour faciliter l’accès aux secours. "Pour défendre un massif, il faut l’appréhender comme si on construisait un bâtiment", avec les éléments nécessaires "à sa propre protection".

Des aménagements installés dans les massifs méditerranéens dès les années soixante, à une époque où la région subissait déjà de nombreux feux de forêt. En plus de ces aménagements, les premiers centres opérationnels et services de sécurité civile ont été créés dans le Sud-Est à la même période, ainsi que la mobilisation d’avions destinés à devenir des bombardiers d’eau.

Près de soixante ans d’expérience dans la lutte contre les feux de forêt que ces départements veulent aujourd’hui transmettre à d’autres régions, désormais touchées par de gros incendies à cause de la sécheresse et du changement climatique.

Une formation différente?

Si les aménagements et mesures préventives diffèrent d’une région à l’autre, les sapeurs-pompiers amenés à intervenir disposent en théorie de la même formation, ce qui permet aux départements d’envoyer des renforts sur tout le territoire. Dans le Sud-Est, où les feux de forêt sont considérés comme un "risque courant", l’ensemble des pompiers sont formés spécifiquement à ce type d’intervention.

Invité en juin dernier sur le plateau de BFM Marseille Provence, Grégory Allione expliquait d’ailleurs qu’il existe "un plateau technique unique au monde dans les Bouches-du-Rhône, avec des arbres en fer, du gaz, des flammes, pour permettre à nos jeunes recrues de se frotter à cet élément qu’est la chaleur, le vent, les flammes qui tourbillonnent."

Si tous les futurs pompiers disposent d’un socle commun de formation dispensé par l’École nationale supérieure des officiers de sapeurs-pompiers, la différence entre les départements se trouve au niveau des effectifs. Certains secteurs, jusque-là peu habitués aux feux de forêt, comptent moins de pompiers dans leurs rangs.

"Dans le Jura, le Finistère, le Maine-et-Loire, je mets ma main à couper que tous les sapeurs-pompiers ne sont pas formés aux feux de forêt", déclare Grégory Allione. Autant de départements qui sont aujourd’hui touchés par de violents incendies, qui nécessitent des renforts venus de tout le territoire, et même de l’étranger.

Un manque de matériel et d'effectifs au niveau national

Dès le début de l’été, les pompiers du Sud-Est craignaient une saison ravageuse en termes d’incendie. Pour lutter efficacement contre ces feux de forêt, de nombreux dispositifs, dont de nouveaux moyens techniques, ont été mis en place. Dans les Bouches-du-Rhône notamment, les marins-pompiers de Marseille sont désormais équipés de technologies novatrices censées leur permettre d’identifier et d’intervenir plus rapidement sur les départs de feux.

Plus de 200 balises ont été installées à titre expérimental dans le Parc national des Calanques pour collecter des données dans des zones difficiles, voire inaccessibles pour les secours. Un ballon captif est également déployé, permettant de repérer des fumées de jour comme de nuit dans un rayon de 20 km.

Si ces innovations sont "intéressantes pour assurer la sécurité des pompiers", Grégory Allione alerte toutefois sur le manque de matériel pour les sapeurs-pompiers, et ce au niveau national. "En vingt ans, nous avons perdu 1000 camions feux de forêt, car il n’y a pas eu de renouvellement suffisant. Typiquement, en ce moment, il nous en manque."

Les pompiers rencontrent également des difficultés d’approvisionnement pour les vitres des camions feux de forêt, fabriquées spécifiquement pour résister à de fortes températures. Des complications techniques qui, couplées à des manques d’effectifs, rendent difficiles les interventions comme celle sur l’incendie de Landiras. Le manque de moyens, notamment de support aérien, a d’ailleurs été pointé du doigt plusieurs fois depuis que l’incendie s’est déclaré en Gironde.

"Ce qui est difficile, c’est que nos sociétés ne réagissent pas en préventif, mais en curatif", dénonce Grégory Allione. "Il faut attendre qu’il y ait un drame, une crise, pour qu’on s’adapte."

La Fédération nationale des sapeurs-pompiers demande d’ailleurs la création de 50.000 places supplémentaires de pompiers volontaires, afin d’arriver à un effectif de 250.000 bénévoles d’ici 2027.

Laurène Rocheteau