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TOUT COMPRENDRE - Traversée de la Manche: pourquoi la situation se tend entre la France et le Royaume-Uni

Des migrants traversant la Manche (illustration)

Des migrants traversant la Manche (illustration) - BFMTV

Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a rappelé à l'ordre le Royaume-Uni sur ses engagements financiers envers la France concernant la surveillance de ses frontières. Plus d'un milliers de migrants ont tenté de traverser la Manche vers le Royaume-Uni le week-end dernier.

La tension entre la France et le Royaume-Uni sur la question migratoire a été ravivée ce week-end. Entre vendredi et samedi, 1115 migrants ont été secourus ou interceptés par les autorités britanniques dans la mer avant leur entrée sur leur territoire, selon le ministère de l'Intérieur du Royaume-Uni.

En déplacement dans le Nord-Pas-de-Calais ce vendredi, le ministre de l'Intérieur français Gérald Darmanin a rendu visite aux forces de l'ordre et a appelé "le gouvernement britannique à prendre ses responsabilités" au sujet de la coopération entre les deux pays sur la politique migratoire. Il a notamment rappelé que le gouvernement français n'avait jamais reçu le versement de 62,7 millions d'euros promis par le Royaume-Uni au titre de l'année 2021-2022 pour financer la lutte contre l'immigration illégale entre les deux pays.

"Nous sommes là pour leur dire qu'ils doivent tenir leurs promesses pour qu'il y ait plus de gendarmes, de policiers, des jumelles qui regardent la nuit, des 4x4 dans les dunes et pour que les drones puissent voler (...) pour l'instant pas un penny n'a été versé au gouvernement français", a déclaré Gérald Darmanin au micro de France 3 ce samedi.

• Pourquoi Gérald Darmanin met-il la pression au gouvernement britannique?

Gérald Darmanin accuse le gouvernement britannique de ne pas respecter l'accord bilatéral négocié en juillet 2021 avec son homologue britannique Priti Patel, au sujet de la lutte contre l'immigration illégale depuis la France.

Le Royaume-Uni s'était en effet engagé à verser 62,7 millions d'euros aux Français pour renforcer les patrouilles le long du littoral français et démanteler les réseaux de passeurs.

Problème, la France n'a jamais reçu la somme promise, affirme Gérald Darmanin.

"Pour l'instant pas un penny n'a été versé au gouvernement français", a déclaré le ministre l'Intérieur sur France 3 ce samedi.

• Pourquoi le Royaume-Uni doit-il verser cette somme et pourquoi tarde-t-il à payer?

Depuis les accords du Touquet, signés en 2003, la frontière géographique du Royaume-Uni a été placée sur le littoral français de la Manche. Des opérations de contrôle de la frontière sont menées par les autorités françaises et britanniques sur le sol français ainsi qu'au large. Néanmoins, pour le ministre de l'Intérieur, la charge du contrôle de la frontière reposerait surtout sur la France.

"Nous tenons la frontière pour eux et ça fait plus de 20 ans que les habitants de Marck, de Calais, de Dunkerque, de Grande-Synthe, tiennent la frontière pour les Britanniques", a déploré samedi Gérald Darmanin.

"Nous demandons à nos amis britanniques de l'aide et de l'amitié et de ne pas être otage de leur politique intérieure", a ajouté le ministre de l'Intérieur français.

Selon l'accord bilatéral conclu cet été, le versement de 62,7 millions d'euros par le Royaume-Uni doit notamment permettre de doubler les effectifs de police et de gendarmerie le long du littoral, de financer des équipements pour sécuriser la frontière ainsi que de lutter contre les passeurs.

Mais selon la presse britannique, la ministre de l'Intérieur Priti Patel a menacé au début du mois de septembre de ne pas verser cette somme tant que les traversées n'étaient pas réduites.

La stratégie adoptée par la ministre britannique est néanmoins critiquée Outre-Manche par l'opposition. À commencer par le secrétaire d'État à l'Intérieur du cabinet fantôme Nick Thomas-Symonds (parti travailliste) pour qui ce chantage de Priti Patel "ne fonctionne clairement pas".

"La ministre de l'Intérieur doit être francche parce que chaque personne qui risque sa vie dans cette dangereuse traversée maritime de la Manche est une personne de trop", a-t-il déclaré à Sky news.

Interrogé sur les tensions diplomatiques ce dimanche, le ministre de l'Economie britannique, Kwasi Kwarteng, s'est contenté de répondre sur Sky news que le gouvernement britanique travaillait "très efficacement avec le gouvernement français jusqu'à présent."

• Quelle est la situation migratoire sur le littoral français?

En janvier 2018, Emmanuel Macron et l'ex-Première ministre britannique Theresa May avaient signé l'accord de Sandhurst qui augmentait la contribution britannique à la France de 50 millions d'euros pour sécuriser sa frontière. Mais paradoxalement, les traversées de la Manche sont toujours plus nombreuses.

Depuis le début de l'année, plus de 17.000 migrants ont réussi le passage de la frontière britannique, soit deux fois plus qu'en 2020. Par ailleurs, la France a également multiplié sa surveillance: les interpellations d'embarcations clandestines sont passées "de 50% à 65% de bateaux interpellés", selon Gérald Darmanin, tandis que 18 réseaux de passeurs ont été démantelés depuis le début de l'année.

Malgré le démantèlement de la "jungle" de Calais en 2018, les migrants continuent d'affluer sur la Côte d'Opale, séparée de 33 kilomètres de l'Angleterre (entre Douvres et Wissant). En dépit des conditions climatiques dangereuses dans cette zone (plus de 120 jours par an de vent force 7) et des drames qui se multiplient (6 morts et 3 disparus en 2020), les migrants n'hésitent pas à tenter la traversée vers le Royaume-Uni, qui garde une image d'eldorado pour les migrants, malgré le durcissement de sa politique migratoire ces dernières années.

• Quelle est la politique migratoire du Royaume-Uni?

Marché du travail plus flexible, connaissance de la langue, attaches familiales ou communautaires... ce sont autant de facteurs qui poussent les migrants à tenter l'exil au Royaume-Uni. Pourtant, la politique migratoire du gouvernement s'est fortement durcie ces dernières années. Lors de son élection, le Premier ministre conservateur Boris Johnson avait fait de la lutte contre l'immigration illégale l'une de ses priorités.

Début septembre, lors du sommet du G7 des ministres de l'Intérieur, la responsable Priti Patel a d'ailleurs réaffirmé à Gérald Darmanin que "l’obtention de résultats et l’arrêt des passages étaient une priorité absolue pour le peuple britannique". Selon le journal britannique The Times, celle-ci a également demandé à son ministère de travailler à une réinterprétation du droit maritime international, pour permettre aux autorités anglaises de refouler les bateaux de clandestins en pleine mer.

Une saillie qui n'a pas plu à Gérald Darmanin, qui a déclaré que la France n'accepterait "aucune pratique contraire au droit de la mer, ni aucun chantage financier". Il a ajouté dans une lettre:

"En mer, la sauvegarde de la vie humaine prime sur des considérations de nationalité, de statut et de politique migratoire dans le strict respect du droit international maritime".

En juillet dernier, Priti Patel a également présenté son projet de loi sur les frontières et la nationalité, qui vise à décourager les tentatives de traversées clandestines. En cas d'adoption, toute personne arrivée illégalement sur le territoire sera exposée à 4 ans de prison, contre six mois actuellement.

Les passeurs, eux, seront exposés à une peine de prison à vie, contre 14 ans maximum pour l'instant. Entre mars 2019 et mars 2020, le Royaume-Uni a enregistré 35.099 demandes d'asile (en baisse de 11% sur l'année précédente) contre 81.669 en France ou (en baisse de 41%) et 102.581 en Allemagne.

Louis Chahuneau