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Les salariés ont pris goût au télétravail mais comment mieux l'encadrer?

Au moins 5 millions de salariés ont exercé leur activité à distance pendant le confinement. Un niveau jamais atteint qui pourrait marquer un tournant dans le monde du travail. Même si l'expérience récente a montré que ce mode d'organisation n'était pas exempt d'inconvénients.

Au lendemain d'une séance de discussions sur l'apprentissage et plus largement sur la protection de l'emploi et des personnes précaires, les partenaires sociaux sont au ministère du Travail ce vendredi pour aborder la question du télétravail et de son évolution. 

Il faut dire que l'ampleur prise par cette pratique pendant le confinement a considérablement bouleversé l'organisation de nombre d'entreprises qui ont fait passer le travail à distance de l'exception à la règle en un temps record. Du moins pour celles qui pouvaient se le permettre.

D'après les derniers chiffres de la Dares, le service statistique du ministère du Travail, un quart des salariés français était en télétravail fin avril, soit au moins 5 millions de personnes. Une proportion sans commune mesure avec celle observée avant la crise sanitaire, lorsque seulement 3% des salariés travaillaient à domicile au moins un jour par semaine.

Une organisation temporaire?

Véritable révolution du monde professionnel ou adaptation temporaire à une situation extraordinaire? Une chose est sûre, la crise sanitaire à fait sauter un tabou. Le gouvernement lui-même appelle les entreprises qui le peuvent à le maintenir le télétravail au moins jusqu'à l'été.

En région parisienne où le travail à distance a concerné au moins 4 salariés sur 10, le mouvement ne devrait pas s'éteindre de sitôt: une étude de l'autorité des transports d'Ile-de-France relayée par Les Echos estime que 70% des emplois de bureau et 20% des autres employés franciliens resteront en télétravail jusqu'à la fin du mois d'août. Et ce régime devrait encore concerner la moitié des emplois de bureau de la région entre septembre et décembre 2020. 

"Une étape irréversible est franchie", croit savoir le sociologue Bruno Marzloff dans un entretien au quotidien économique. Selon lui, "il ne sera désormais plus possible pour une grande entreprise de ne pas intégrer le télétravail".

Facebook, Twitter, PSA... Ces entreprises qui sautent le pas 

D'ailleurs, certaines entreprises ont déjà fait tomber une barrière en annonçant sa pérennisation. Aux Etats-Unis, le patron de Twitter, Jack Dorsey, entend autoriser le télétravail à vie pour certains de ses employés. Chez son concurrent Facebook, Mark Zuckerberg a dit vouloir faire en sorte que son entreprise soit "la plus en avance sur le télétravail". Pour y parvenir, le fondateur du réseau social envisage de faire travailler de façon permanente la moitié de ses effectifs depuis leur domicile d'ici cinq à dix ans. Quant aux employés de Google, ils pourraient rester en télétravail au moins jusqu'en 2021. 

En France, une grande entreprise souhaite aussi revoir son organisation pour que le travail à distance devienne la règle. Il s'agit du groupe PSA dont le directeur des ressources humaines, Xavier Chéreau, a annoncé début mai le développement du télétravail massif pour toutes les fonctions tertiaires (R&D, fonctions administratives, etc.). A terme, 80.000 salariés de l'entreprise dans le monde pourraient être présents au bureau un jour ou un jour et demi par semaine seulement. Une manière pour le DRH de renforcer "le bien-être au travail". 

Avantages et inconvénients du télétravail 

La démocratisation du télétravail pendant le confinement a été riche d'enseignements. D'après une enquête CSA pour Malakoff Humanis réalisée début mai, près des trois quarts des salariés (73%) ayant exercé leur activité à domicile souhaitent continuer après la crise, de manière régulière ou ponctuelle et 38% déclarent que cette nouvelle organisation a eu un impact positif sur leur autonomie, leur responsabilisation, la gestion de leur temps et leur concentration. Ajouté à cela, le bénéfice obtenu grâce au désengorgement des transports en commun dans les grandes métropoles. 

Difficile pour autant de croire que le télétravail serait la solution miracle. Car sa généralisation inédite a suscité une série d'interrogations dont les réponses demeurent pour la plupart inconnues compte tenu du manque d'expérience en la matière. Qu'advient-il du lien social entre les différents acteurs de l'entreprise? Comment délimiter la frontière entre vie personnelle et vie professionnelle avant qu'elle ne devienne imperceptible? Sans oublier que le télétravail reste très inégalitaire, beaucoup de salariés, souvent ceux à faibles revenus, ne pouvant y prétendre de part la nature même de leur activité. 

L'enquête CSA pour Malakoff Humanis met en exergue d'autres problématiques posées par la pratique du télétravail. Ainsi, trois salariés sur dix qui y ont eu recours déclarent avoir vu leur santé psychologique se dégrader et plus de la moitié des télétravailleurs (54%) disent regretter de ne pas avoir bénéficié d'un accompagnement suffisant. Ils sont en outre 43% à affirmer qu'ils ne disposent pas d'un espace de travail adapté à domicile et 48% à être confrontés à des difficultés techniques.

Encadrer le télétravail

C'est pour prendre en considération tous ces retours d'expérience que la ministre du Travail et les partenaires sociaux se rassemblent ce vendredi. Et pour cause, confinement oblige, le travail à distance a été mis en place dans la précipitation et l'improvisation pour la plupart des entreprises. Si le gouvernement a publié un guide du télétravail visant à accompagner salariés et employeurs au-delà du 11 mai, il n'en demeure pas moins qu'il ne peut en définir les règles à lui seul. 

L'enjeu est donc de fixer un cadre clair au télétravail. Le leader de la CFDT, Laurent Berger, a plaidé dès le mois de mai pour une "nouvelle négociation" autour du télétravail pour en préciser le fonctionnement. Si la situation actuelle a permis de voir "les éléments positifs", elle a mis en lumière des "contraintes" et des "risques" presque insoupçonnés, avait-il souligné. Avant d'appeler à "réguler" ce mode d'organisation en fixant "de nouvelles limites et de nouvelles contraintes". 

Son homologue de la CGT, Philippe Martinez, réclame lui aussi "un accord national" sur l'encadrement du télétravail pour que "les règles soient les mêmes pour l'ensemble des travailleurs" car pour l'instant "les gens se débrouillent comme ils peuvent et ne sont pas dans le cadre d'accords négociés", expliquait-il début mai sur France inter. Et d'ajouter que le télétravail, "ce n'est pas partagé un ordinateur avec les enfants, les garder pendant qu'on travail, ça doit être encadré, dans des horaires, avec une prise en charge des frais". 

Enfin, le patronat estime que le télétravail n'est qu'une "solution" qui a "amené beaucoup de satisfaction pour certains salariés mais aussi des contraintes, des burn-outs, des problèmes de management au sein des entreprises", a déclaré le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux. "Je crois qu'on a besoin de retourner au travail", de "se voir", de "se parler", de "recréer de la richesse tous ensemble", a-t-il conclu. 

Paul Louis