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En ville, le grand casse-tête du stationnement des vélos

Des cyclistes à Paris en décembre 2019 (photo d'illustration)

Des cyclistes à Paris en décembre 2019 (photo d'illustration) - Aurore Mesenge-AFP

Alors que de plus en plus de citadins abandonnent voiture, bus et métro pour monter en selle, la question du stationnement des vélos reste un problème majeur. Et parfois un frein.

Il s'est multiplié sur les routes et les trottoirs ces dernières années. Si le contexte actuel inédit joue en faveur du vélo - la fréquentation cyclable s'est envolée de 87% après le confinement, selon Vélo et territoires - la tendance semble s'inscrire dans la durée. Déjà lors de la mobilisation contre la réforme des retraites, certains usagers des transports en commun nous racontaient avoir choisi de se convertir au vélo. Le phénomène est national: en un an, la pratique de la petite reine a augmenté de 50%, aussi bien dans les grandes villes que dans celles de plus petite taille. Ce qui a pour conséquence de créer des embouteillages aux emplacements de stationnement.

On lui demande de garer son vélo ailleurs

Car le sujet est sensible. Chloé Baïze, une Parisienne de 31 ans journaliste à BFMTV convertie au vélo à assistance électrique depuis la fin du confinement, en a fait l'expérience. "Il y a un local à vélos dans ma résidence mais il est plein, raconte à BFMTV.com la jeune femme, qui habite au 5e étage sans ascenseur. Au début, je rangeais mon vélo en bas d'un des escaliers, là où je range aussi la poussette de mon fils, mais ça a tout de suite été compliqué. Je ne pensais pas qu'en achetant un vélo j'aurais tant de problèmes."

Le syndicat de copropriété lui signale rapidement que son vélo gêne. Elle fait remarquer qu'elle aurait bien aimé le ranger dans le local à vélos mais qu'il est complet, on lui répond que n'étant pas propriétaire, elle n'est pas prioritaire. Quinze jours plus tard, un voisin lui laisse un mot en lui demandant de "garer (son) vélo ailleurs". Elle se décide à faire un peu de place dans le local où gisent des deux-roues aux pneus dégonflés. Et parvient à ranger le sien à la place de celui de l'ancienne locataire de son appartement, partie vivre à l'étranger.

Mais le syndicat estime que son vélo prend trop de place. "Je leur ai dit que je trouverai une solution à la rentrée, mais que pour cet été, je ne pourrai pas faire autrement, sachant que la résidence est quasi-vide et que je suis la seule à utiliser quotidiennement mon vélo pour me déplacer", remarque Chloé Baïze. Quelques jours plus tard, elle découvre que son vélo a été sorti du local et déplacé. La gardienne lui propose de le ranger à la cave, mais impossible de porter l'engin d'une vingtaine de kilos dans les escaliers.

"J'ai acheté une bâche et jusqu'à ce que je trouve une solution, il dormira dans la cour, mais c'est en principe interdit et on a déjà essayé de me le voler. Mon compagnon, des amis voulaient faire comme moi et opter pour le vélo au quotidien, mais sans solution pour le garer, ils y ont renoncé."

100.000 places de parking en Île-de-France

La région Île-de-France a promis 100.000 places de parking réservées aux vélos d'ici 2030, contre 19.000 aujourd'hui. Anne Hidalgo, la maire de Paris, a évoqué le projet de déployer "massivement" des parkings sécurisés pour vélos. David Belliard, le nouvel adjoint aux Transports de la capitale, a ainsi annoncé la suppression de 60.000 places de stationnement automobile, notamment au profit du vélo. Dans le détail, une cinquantaine de vélobox, pouvant accueillir chacune six vélos, doit être prochainement installée. On est encore loin du parking géant d'Utrecht, aux Pays-Bas, qui peut accueillir 12.500 vélos sur trois étages.

"On peut garer 14 vélos sur une place de stationnement automobile, argumente pour BFMTV.com Nicolas Frasie, administrateur de La Ville à vélo, une association pour la promotion du vélo à Lyon. On voit bien qu'en terme d'utilisation de l'espace public, le vélo est beaucoup plus efficient." Pour Jérôme Sorrel, auteur de Vélotaf, mode d'emploi du vélo au quotidien, il manque aux pouvoirs publics une vision globale autour de l'usage du vélo.

"C'est un problème de culture, estime-t-il pour BFMTV.com. Verser une aide pour l'achat ou la réparation, créer des pistes cyclables, c'est bien, mais ça ne suffit pas, d'autant qu'il n'y a pas assez d'ateliers de réparation. Un autre exemple: je sais que des hôtels aimeraient pouvoir proposer une flotte de vélos à leur clients, mais ils ne savent pas où les stationner et les parkings automobiles ne sont pas pensés pour entrer ou sortir en vélo. Il ne faut pas oublier que, comme une voiture, un vélo est à 95% du temps garé."

Un "système vélo" à mettre en place

Ce fervent partisan de la bicyclette regrette ainsi que le vélo reste perçu comme une contrainte en matière d'urbanisme. "C'est le petit truc auquel on pense en dernier, s'il reste de la place, un cagibi au fond de la cour. C'est un vrai enjeu et le retard devient criant aujourd'hui." Jérôme Sorrel souhaiterait que pour chaque kilomètre de piste cyclable créé, des places de stationnement le soient systématiquement.

Il évoque le compteur de vélos de la rue de Rivoli, à Paris, qui a enregistré jusqu'à 10.000 vélos par jour et un total d'un million de cyclistes depuis son installation. "On sait calculer le nombre de passages, il faut donc envisager des places de stationnement en conséquence, poursuit-il. Le problème du stationnement n'est pas identifié comme prioritaire et c'est une erreur."

Dominique Riou, chargé d'études au département mobilité transport de l'Institut Paris Région, a conscience du retard sur le sujet et assure à BFMTV.com que le "système vélo" reste à mettre en place. Mais ajoute que "les choses avancent dans le bon sens".

"Différentes solutions sont expérimentées et vont monter en puissance. Mais les politiques publiques et urbaines sont des politiques à long terme. Et il y a parfois des choix difficiles à faire, notamment parce que l'espace de la voirie n'est pas extensible."

Et pour ce spécialiste du sujet, la place du vélo en ville concerne tous les acteurs, des copropriétés aux zones d'activité, en passant par les gares, les commerces ou encore les entreprises. "Il y a encore cinq ou dix ans, la question du stationnement des vélos était anecdotique. Il y a eu un grand changement dans les usages. Du vélo loisir, on est passé au vélo comme mode de transport. Un système vélo est à mettre en place et cela demande du temps."

Un cycliste sur deux s'est déjà fait voler son vélo

Les problématiques sont les mêmes à Lyon, où la pratique cycliste augmente en moyenne de 15% par an. Or, selon une enquête sur le stationnement vélo réalisée l'année dernière, une large majorité de ces usagers juge l'offre insatisfaisante, qu'il s'agisse de se garer dans la rue, à proximité des lieux de loisirs, pour accéder aux transports en commun ou tout simplement à leur domicile.

Le plan vélo citoyen, proposé par la Maison du vélo et l'association La Ville à vélo, fixe ainsi comme objectif de tripler le nombre d'arceaux pour parvenir à un total de 50.000 sur la voirie publique - contre un peu plus de 16.000 actuellement - et de quadrupler le stationnement sécurisé pour arriver à 10.000 places d'ici 2026. Mais en attendant, la moitié des pédaleurs lyonnais déclare n'avoir aucune solution de stationnement sécurisé, alors qu'un cycliste sur deux s'est déjà fait voler son vélo. Et doit donc se débrouiller avec les moyens du bord: bécane stationnée à la cave, sur le balcon ou dans l'appartement.

Cela a été le cas de Romain Ombredane, un Lyonnais de 24 ans, adepte du vélo depuis le début de ses études dans le supérieur. Après s'être fait voler une bicyclette toute neuve - pourtant accrochée avec un solide antivol dans la rue en bas de chez lui - le jeune homme n'a eu d’autre choix que de grimper tous les jours pendant six mois ses deux étages, son nouveau vélo à l'épaule, pour l'entreposer chez lui. "La copropriété interdit de garer son vélo dans la cour, témoigne-t-il pour BFMTV.com. Quant à la cave, c'est un vieux cadenas rouillé qui ferme la porte et pour y accéder, il faut sortir les poubelles, ce n'est pas pratique."

Le jeune homme, qui travaille dans l'aménagement de voirie, a ainsi formulé une demande pour obtenir une place sécurisée dans un parking il y a un an. Et il l'a obtenue six mois plus tard, "le harcèlement a payé", s'amuse le jeune homme, qui passait toutes les deux semaines se rappeler au bon souvenir des gestionnaires du parking. "J'ai fait une autre demande en février dans le même parking pour mon colocataire. Mais je n'ai pas encore eu de réponse. Quand je l'ai inscrit, il était 30e sur liste d'attente."

Trois places par cycliste

Si, pour Romain Ombredane, la question du stationnement à proximité de son domicile est réglée, le problème reste entier sur son lieu de travail. "Dans mon précédent poste, il n'y avait pas de parking, poursuit le jeune homme. On attachait tous nos vélos à la grille devant l'entrée, heureusement il n'y a jamais eu de vol." En principe, depuis 2015, "tout bâtiment à usage principal de bureaux existants" doit proposer des places de stationnement pour vélos, comme le rappelle la Fédération française des usagers de la bicyclette (Fub).

"Mais ça ne veut pas dire que c'est le cas dans les faits", pointe pour BFMTV.com Olivier Schneider, le président de la Fub, qui dénonce le choix de locaux pas toujours adaptés. S'il remarque que le sujet s'est aujourd'hui davantage imposé par rapport à il y a quelques années, il regrette que les entreprises ne se saisissent pas plus volontiers de ces questions. "Ce n'est pas l'obligation réglementaire mais la pédagogie qui fera comprendre qu'elles ont tout intérêt à créer du stationnement." Il travaille ainsi à une labellisation vélo-friendly à destination des employeurs du public et du privé.

"Le vélo est victime de son succès, continue Olivier Schneider. Le problème aujourd'hui est de parvenir à massifier des stationnements de jour et de nuit de qualité. En moyenne, pour chaque cycliste, il faut compter trois places."

Le programme Alvéole, porté par la Fub, propose notamment de financer à hauteur de 60% la création de stationnements sécurisés. Il s'adresse aux bailleurs sociaux, établissements publics, scolaires, universitaires et aux gares. L'objectif: l'installation de 30.000 abris d'ici 2021.

Nicolas Frasie, de La Ville à vélo, appelle ainsi à un "changement de braquet" général sur la perception des autorités sur la pratique du vélo. "Pendant le confinement, on a dû saisir le Conseil d'État pour faire reconnaître le vélo comme moyen de transport légitime à causes de verbalisations abusives. Et il nous a donné raison. Il faut une prise de conscience plus générale pour que le vélo soit considéré comme un mode de déplacement à part entière."

Des résidences "pas pensées" pour les vélos

Faute de solutions, certains décident de prendre le problème à bras-le-corps. Comme Romain Barrallon, 36 ans, un Lyonnais qui s'est mis au vélo quand il a rendu sa voiture de fonction il y a trois ans. Problème: sa résidence ne dispose pas d'emplacement dédié pour garer ceux des résidents.

"On a une quarantaine d'arceaux éparpillés un peu partout mais ils sont pleins, confie-t-il à BFMTV.com. Il y a des vélos entre les vélos, des vélos devant les vélos. Cela fait longtemps qu'ils s'entassaient mais maintenant, comme de plus en plus de voisins les utilisent au quotidien, ça devient ingérable."

Les arceaux se trouvent de surcroît dans le local à poubelles, "ce n'est pas confortable et ça pose d'autres problèmes", ajoute Romain Barrallon. Avec un petit groupe de propriétaires, il a ainsi lancé une enquête auprès des habitants des 130 logements de sa résidence. Résultats: il manque 80 places de stationnement - au total, 120 résidents souhaiteraient utiliser régulièrement leur vélo.

"Il y a deux possibilités: récupérer le garage de l'ancien gardien ou construire un abri sécurisé dans la cour. Nous sommes actuellement à la recherche d'un professionnel pour nous accompagner. L'idée serait de proposer, lors de l'assemblée générale de fin d'année, une solution plus pratique et avec une plus grande capacité d'accueil malgré les contraintes du lieu, qui n'est pas pensé pour ça."
https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV