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Tesla peut-il se passer d'Elon Musk?

Critiqué pour son attitude sur la scène publique, l'homme fort de Tesla paraît plus que jamais sur la sellette. Il reste pourtant un des principaux acteurs du succès de Tesla, ce qui le protège d'un putsch des actionnaires. Tout juste promu, le Français Jérôme Guillen fait partie des solutions pour éviter qu'Elon Musk n'explose en plein vol.

Manipulateur incontrôlable pour ses détracteurs, visionnaire de génie pour ses fans, Elon Musk ne laisse pas indifférent. A 47 ans, le patron de Tesla s'impose comme une des personnalités les plus charismatiques du moment.

Un sérial-entrepreneur hyperactif

Son CV a tout du scénario de blockbuster: pendant que "monsieur Elon" veut changer le monde avec le trio: voitures électriques, tuiles solaires, batteries domestiques, "mister Musk" s’occupe de SpaceX, première société privée à avoir envoyé dans l'espace des satellites (et une voiture) et qui vise la conquête de Mars avec les premiers vols habités vers la planète rouge.

Comme il lui restait un peu de temps libre, il a lancé en 2016 une société baptisée "The Boring Company" pour creuser des tunnels sous les villes, juste après avoir envoyé une série de tweets dans lesquels il se plaignait des bouchons. Il est aussi à l’origine du projet de trains supersoniques Hyperloop, sur lequel planchent plusieurs start-up. En résumé, un serial-entrepreneur hyperactif, surtout depuis qu'il a fait fortune à la fin des années 90 grâce à la vente de Paypal à eBay.

Un style de communication à part

Loin du discours souvent feutré des autres grands dirigeants, son style sans filtre détonne. Dernier épisode en date, il tire sur un joint tendu par l'animateur d'une célèbre émission de web-radio diffusée sur YouTube. Des millions de vues plus tard, l'image a fait le tour du monde, provoquant une fois encore des réactions diverses. Entre le patron cool de la Silicon Valley (la consommation de marijuana à usage récréatif ayant été légalisée en Californie et dans d'autres Etats américains) et l’éternel ado irresponsable au bord de la dépression, les avis divergent.

Du côté de Wall Street, les investisseurs sont visiblement plutôt dans cette deuxième catégorie, avec une action qui décrochait de 7% à l’ouverture, le lendemain de cette énième frasque d’Elon Musk. Si un simple tweet a par le passé pu faire gagner des millions de dollars de valorisation, ces derniers temps Tesla paye plutôt cher la surexposition de son patron: c’était notamment le cas lors de la "blague" du 1er avril dernier sur une faillite fictive de l’entreprise ou, encore plus récemment, lorsqu’il annonce son intention de sortir Tesla de la Bourse, pour finalement faire machine arrière quelques semaines plus tard.

Tesla atteint de Musk-dépendance?

Cette corrélation entre les faits et gestes d’un seul homme et l’évolution du cours de Bourse témoigne de la (trop?) grande importance prise par Elon Musk chez Tesla.

"Si c'est fréquent dans les PME, il est rare de retrouver une telle concentration des pouvoirs au sein d’une entreprise de cette taille : Elon Musk cumule en effet les fonctions de président du conseil d’administration, de directeur général et d’actionnaire majoritaire, explique Frédéric Fréry, professeur de stratégie à ESCP Europe. A un tel niveau, on retrouve cette situation avec Jeff Bezos chez Amazon mais cela reste exceptionnel dans les grandes entreprises. Et on pourrait ajouter qu'en tant que seule figure publique chez Tesla, Musk joue quasiment le rôle de directeur de la communication."

Sur Twitter, Elon Musk fait régulièrement des annonces sur des lancements de produits à venir, revient sur le déploiement de mises à jour ou répond directement aux questions de propriétaires Tesla. De quoi craindre le surmenage, comme le laissait entendre son inquiétante interview donnée au New York Times au cours de cet été. 

Si côté santé, le patron trublion semble tenir le coup, c'est bien le tweet sur la possible sortie de la Bourse qui le menace d'être mis sur la touche. A la suite de plainte d'investisseurs, la SEC, le gendarme boursier américain a ouvert une enquête, la diffusion d'informations relatives aux entreprises cotées étant très encadrée. 

"Je pense que le tweet sur la sortie de la Bourse était un moyen de tendre un piège aux 'shorters', ces investisseurs qui parient sur la baisse du cours de Bourse en procédant à des ventes à découvert, analyse Frédéric Fréry. La SEC prononce rarement de telles sanctions, mais si la tentative de manipulation de cours est avérée, Elon Musk pourrait être frappé d'une interdiction de siéger au conseil d'administration."

On peut imaginer le drame si Elon Musk était écarté de la présidence de Tesla. Devenu plus qu'incontournable au sein de la marque californienne, un portrait récent de Business Insider le décrivait même quasiment comme le gourou d'une secte, entre des salariés dévots et d'autres au bord du burn-out.

Un Français pour épauler Elon Musk

Un partage des tâches de direction serait donc plus raccord avec les ambitions mondiales de Tesla, d'autant que c'est déjà le cas chez SpaceX avec une "COO" (pour "chief operations officer", équivalent d'un directeur de l'exploitation), Gwynne Shotwell, qui gère davantage l'opérationnel au quotidien.

En attendant, et suite au départ du directeur comptable et de la directrice des ressources humaines, le Français Jérôme Guillen vient justement de prendre du galon au sein de la marque américaine. Repéré par Musk lorsqu'il travaillait encore chez Daimler en 2010, ce natif d'Avignon a rejoint Tesla pour mener le premier gros programme de la marque: le lancement de la berline Model S. Il a ensuite dirigé le projet de poids-lourds de la marque, qui a débouché sur la présentation du Semi en fin d'année dernière, un camion futuriste, autonome et, bien sûr électrique. 

Dans son mail envoyé aux employés et faisant office de communiqué, Elon Musk rappelle également que Jérôme Guillen a joué un rôle décisif dans la montée en cadence récente de la production de la Model 3, "réalisant ce que presque tout le monde pensait impossible, la création d'une nouvelle chaîne d'assemblage en seulement quelques semaines". 

Actif en coulisses mais plutôt discret dans les médias, le Français n'est toutefois pas parti pour remplacer le patron visionnaire de Tesla. Ce dernier termine d'ailleurs son courrier par une formule qui reflète bien son état d'esprit, très Silicon Valley: "Merci encore pour votre travail incroyable pour faire de Tesla une réussite. Ce que vous faites est vital pour parvenir à un avenir radieux et plus écoresponsable pour toute l'humanité et la vie sur Terre". Un message quasi-messianique sobrement signé "Elon".
Julien Bonnet