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Facebook: comment les groupes anti-masques ont forgé leur popularité

Facebook: comment les groupes anti-masques ont forgé leur popularité

Facebook: comment les groupes anti-masques ont forgé leur popularité - BFMTV.com

En quelques semaines, plusieurs groupes Facebook ont attiré de nombreux internautes opposés à l’obligation du port du masque, poussés par le fonctionnement même du réseau social.

C’est une défiance qui semble se répandre comme une traînée de poudre. Depuis la fin du mois de juillet, sur Facebook, des groupes de militants anti-masques se constituent et se renforcent. Leur popularité s’est accrue à mesure que les mesures coercitives du gouvernement se sont multipliées, matérialisées le 20 juillet dernier par l’obligation du port du masque dans les lieux publics, fin août par les décrets imposant ce même masque dans les principales villes françaises, puis le 1er septembre avec l’obligation de le porter en entreprise. Malgré leur nombre encore limité, ces militants bénéficient d’une influence grandissante.

Une croissance exponentielle

Pour comprendre la dynamique du phénomène “anti-masques” sur Facebook, BFMTV a étudié 17 des groupes les plus populaires, entre le 1er juillet et le 1er septembre 2020. À cette première date, l’échantillon sélectionné cumulait moins de 9700 membres sur le réseau social. C’est à partir du 1er août que le nombre de membres de ces groupes enflent fortement:

Nombre de membres des principaux groupes anti-masques sur Facebook
Nombre de membres des principaux groupes anti-masques sur Facebook © Crowdtangle

Le 7 août, ces 17 groupes anti-masques cumulent alors 20.000 membres. La barre des 30.000 membres est passée le 15 août, tandis que 50.000 membres sont recensés au 26 août. Au 1er septembre, ces groupes comptaient plus de 71.000 abonnés. Un chiffre qui ne correspond pas pour autant au nombre exact de personnes physiques, chaque membre de Facebook pouvant être abonné à plusieurs groupes.

Comme le montrent les statistiques, les participants sont particulièrement actifs. Sur Facebook, une interaction regroupe trois types d’actions: un partage de la publication, un commentaire, ou une “réaction” (un “like”, ou l’utilisation d’un des six autres émojis proposés par le réseau social).

Nombre d'interactions au sein des principaux groupes anti-masques sur Facebook
Nombre d'interactions au sein des principaux groupes anti-masques sur Facebook © CrowdTangle

Au 1er août, l’ensemble des groupes étudiés a généré 17.000 interactions, de la part de leurs membres mais aussi de tous les utilisateurs du réseau social ayant vu apparaître les publications issues de ces groupes sur leur fil d’actualité. Quinze jours plus tard, le barre des 50.000 interactions quotidiennes était franchie. Au 1er septembre, ce sont plus de 110.000 interactions qui ont été recensées.

Parmi les publications les plus commentées et partagées, on retrouve une citation (erronée) d’Hermann Göring, un dirigeant nazi, la reprise d’une publication du médecin Gilbert Deray incitant au port du masque par les enfants, ainsi qu’une proposition de grève générale contre le port du masque obligatoire.

L'une des publications les plus partagées et commentées sur les groupes anti-masques
L'une des publications les plus partagées et commentées sur les groupes anti-masques © Facebook
L'une des publications les plus partagées et commentées sur les groupes anti-masques
L'une des publications les plus partagées et commentées sur les groupes anti-masques © Facebook
L'une des publications les plus partagées et commentées sur les groupes anti-masques
L'une des publications les plus partagées et commentées sur les groupes anti-masques © Facebook

Un écosystème de médias “alternatifs”

À mesure des semaines, ces groupes anti-masques ont su trouver une matière de plus en plus conséquente sur laquelle échanger. Peu à peu s’est constitué un écosystème de pages Facebook se présentants comme médias “alternatifs”, fournisseurs d’articles sur le sujet, mais également de nombreuses vidéos.

Parmi eux, Vécu, un média consacré aux gilets jaunes il y a quelques mois, désormais acquis à la cause des anti-masques. Son créateur, Gabin Formont, s’est notamment illustré le 8 août par une vidéo diffusée en direct sur Facebook. Une séquence de 15 minutes au cours de laquelle l’homme, accompagné de sa femme et de sa fille dans un train, se fait interpeller par la police pour avoir refusé de porter le masque. A ce jour, elle a été vue 1,6 million de fois.

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Autre site particulièrement apprécié des membres de groupes anti-masques, France-Soir, qui ne compte plus de journalistes dans sa rédaction et dont la marque a été rachetée par Xavier Azalbert, un entrepreneur se présentant comme “business scientist”.

Au mois d’août, la publication la plus populaire de la page Facebook de France-Soir est celle d’un article mentionnant la censure par YouTube d’une vidéo traitant de l’immunité collective face au Covid-19. Le texte évoque par ailleurs une hypothétique pression “des annonceurs BigPharma” sur Google, propriétaire de la plateforme vidéo.

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D’autres pages Facebook, comme celle du magazine Nexus, les Les déQodeurs (sans lien avec la rubrique “Les décodeurs” du Monde), ou encore Quartier Libre TV doivent également leurs contenus les plus populaires de l’été à la critique de l’obligation du port du masque.

Au premier juillet, ces cinq pages cumulaient 280.000 abonnés sur Facebook. Ils ont franchi la barre des 324.000 abonnés au 1er septembre, soit une hausse de 15%.

Des “stars” influentes

Parallèlement à ces sites d’information “alternatifs”, les groupes Facebook anti-masques ont été alimentés par quelques têtes d’affiche, qui ont su se faire un nom grâce à des prises de position sans concession. A mesure de la multiplication des décrets imposant le port du masque, les internautes récalcitrants ont cherché à en être exemptés. Deux personnalités ont alors répondu à cet appel: le médecin Eve Engerer et l’avocat Carlo Alberto Brusa.

Médecin généraliste basée dans le Bas-Rhin, Eve Engerer s’est fait connaître pour la diffusion d’un faux certificat d’exemption de port de masque, que les internautes étaient incités à compléter par eux-mêmes. Une initiative qui pourrait lui valoir une radiation par l’Ordre des médecins, mais largement saluée sur les groupes anti-masques. Ses vidéos, publiées sur sa page Facebook et relayées sur ces groupes, ont été visionnées plus de deux millions de fois.

De son côté, l’avocat Carlo Alberto Brusa s’est illustré par la promesse d’aider les anti-masques à contester les amendes de 135 euros. Il est notamment intervenu lors de la manifestation organisée le 29 août à Paris, filmé par les caméras de l’agence russe Sputnik. La séquence a été reprise par la page Quartier Libre TV, cumulant près de 500.000 vues.

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Au fil des semaines, Eve Engerer et Carlo Alberto Brusa ont enchaîné les longues séquences face caméra. Une mise en scène susceptible de séduire les membre des groupes anti-masques.

Le témoignage face caméra est très populaire dans ces mouvances, en raison d’une prime de sincérité accordée à quelqu’un parlant en tant que simple individu, et non dans l’écosystème médiatique traditionnel. Ce format permet de se présenter comme indépendant, y compris vis-à-vis d’hypothétiques lobbys, explique à BFMTV Tristan Mendès France, maître de conférence associé à l’Université de Paris, spécialisé dans les cultures numériques.

Une dynamique amplifiée par Facebook

Malgré la fin des vacances, l’activité de ces groupes anti-masques ne semble pas se tarir. Parmi les dix publications ayant généré le plus d’interactions entre la création des groupes étudiés et le 9 septembre, six ont été publiées depuis le 28 août, avec pour nouvelle préoccupation la sécurité des enfants à l’école.

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Comme le montre la très forte popularité de la page Vécu, des interactions avec les groupes de gilets jaunes, qui cumulent quant à eux des centaines de milliers d’abonnés sur Facebook, sont possibles. Bien que les membres de groupes anti-masques soient moins nombreux, leur influence dépasse largement leurs frontières, notamment grâce à la popularité des publications mentionnées plus haut.

La visibilité d’un groupe Facebook va au-delà de ses militants. Les algorithmes du réseau social fonctionnent comme une loupe déformante pour augmenter la popularité de certaines publications suscitant de l’engagement, donc poussant les internautes à y passer davantage de temps, résume Tristan Mendès France.

En mai 2020, une enquête du Wall Street Journal révélait que 64% des internautes ayant rejoint un groupe extrémiste l’avaient fait suite à une recommandation automatique du réseau social. Parallèlement, Facebook a fait des groupes l’un des outils majeurs de sa stratégie de croissance depuis 2017.

Publiée ce 7 septembre, une enquête de la fondation Jean-Jaurès met en lumière plusieurs points communs entre le mouvement anti-masques et celui des gilets jaunes: une défiance vis-à-vis des médias, une volonté de confier davantage de contrôle au peuple et un appétit plus prononcé que la moyenne pour les théories complotistes. Autant de caractéristiques susceptibles d’être renforcées par le fonctionnement même de Facebook.

https://twitter.com/GrablyR Raphaël Grably Chef de service BFM tech