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Suez peine à monter son alternative à Veolia

Le groupe propose aux investisseurs de prendre 10% de son capital pour 1 milliard d’euros au prix de 17 euros par action. Il doit présenter d’ici la fin de la semaine sa contre-offre pour racheter la part d'Engie. Les candidats restent frileux face à la pression de l’Etat et de Veolia.

C’est la dernière ligne droite pour Suez. Le groupe doit présenter d’ici la fin de semaine une offre de rachat des 29,9% que détient Engie à son capital. Pour le moment, c’est Veolia qui propose de reprendre cette participation pour 3 milliards d’euros. Mais Suez reste farouchement opposé à ce mariage. Engie a mis une énorme pression sur Suez et lui donne jusqu’à vendredi pour sortir son jeu de sa manche. Ce jour-là, Engie réunira à nouveau son conseil d’administration. Ou Suez est en mesure de présenter un projet et Engie pourra l’étudier en détail et demander à Veolia de repousser d’une semaine ou deux la fin de son offre fixée au 30 septembre. Ou le match sera plié…

Depuis dix jours, Suez sollicite les plus grands investisseurs présents en France et en Europe. "Le groupe envoie des dossiers à toute la place financière", explique le responsable d’un grands fonds d’investissement. KKR, BlackRock ou encore EQT, le fonds suédois déjà propriétaire de son concurrent la Saur… Selon nos informations, Suez leur propose d’investir 1 milliard d’euros pour racheter 10% de son capital à Engie. Le groupe fixe à 17 euros le prix d’achat des actions d’Engie. Cela donne une idée précise du prix que le groupe présidé par Jean-Pierre Clamadieu va demander à Veolia qui propose, pour le moment, 15,5 euros par action.

Suez promet d’augmenter son cours de 30%

Pour convaincre ces investisseurs de devenir actionnaires, Suez leur promet une augmentation de 30% de son cours de Bourse à 22 euros en deux ans. Un objectif très ambitieux qui rend beaucoup de fonds perplexes. "Avant l’offre de Veolia, le cours de Suez était à 11 euros. Et là, ils promettent de le doubler sans changer de plan stratégique!", s’étonne le responsable d’un fonds. "En deux ans, c’est un peu rapide, nuance un autre. Mais Suez est une belle société dotée de belles activités à vendre".

Suez propose tout juste d’accélérer ses cessions d’actifs et de les augmenter de 4 à 5 milliards d’euros environ. Le groupe fait surtout miroiter aux actionnaires de leur rendre une large partie de ces produits de cessions à travers un dividende exceptionnel important. 3 milliards de dividendes permettraient d’augmenter le cours de Bourse de 5 euros.

Position ambiguë de l’Etat

Suez fait face à une difficulté de taille: beaucoup d’investisseurs restent très frileux à se lancer.

"La plupart des fonds ne veulent pas se mêler d’une bataille boursière, considérée hostile par Suez et d’autant que l’Etat soutien l’offre de Veolia", décrypte un proche de Suez.

Un discours que l’on entend dans beaucoup de fonds d’investissement. "Nous n’avons surtout pas le droit, vis-à-vis de nos investisseurs, de participer à une OPA hostile", ajoute le responsable d’un grand fonds français qui préfère rester en retrait. Pour le moment, personne ne bouge et n’ose entrer sur le champ de bataille. Aucun de ces fonds ne souhaite se fâcher avec Suez ou Veolia. "Ils veulent des signes clairs de l’Etat, que ce dernier est neutre et ne soutient pas l’offre de Veolia, explique un bon connaisseur du dossier. Car aujourd’hui, le soupçon demeure".

Pourtant, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, a assoupli la position de l’Etat, soulignant qu’il étudierait "toutes les offres" de rachat de Suez. CNP Assurances, bras armé de l’Etat à travers la Caisse des Dépôts, a signalé qu’elle ne participait pas à l’opération en cours, soucieuse, elle aussi de ne pas se mêler à cette bataille entre Suez et Veolia. Mais sur le fonds, "la position de l’Etat est quand même d’être derrière l’opération", ajoute ce dirigeant de fonds. L’administration de Bercy, présente au conseil d’administration d’Engie à travers l’Agence des Participations de l’Etat (APE) a voté les négociations avec Veolia jeudi dernier, et l’ultimatum à Suez. Et la Caisse des Dépôts, actionnaire de Veolia, soutien son projet. "Je ne suis pas convaincu que l’Etat ait changé d’avis sur le fond des choses, estime un proche d’Engie. Il reste en soutien de Veolia". Un vrai handicap pour Suez pour faire émerger une offre alternative solide. "Suez ne peut pas proposer de contre-offre tant que l’Etat soutient Veolia!", s’emporte un proche du groupe.

Antin, le seul chevalier blanc?

Les deux seuls investisseurs à s’être manifesté sont Ardian et Antin. Le premier reste très discret et semble faire partie de ceux qui refusent d’entrer dans la bataille. En revanche, Antin, qui n’a pas souhaité nous répondre, serait plus motivé et prêt à se jeter à l’eau pour investir dans Suez et jouer le rôle de "chevalier blanc", selon plusieurs sources.

Le fonds est solide: il vient de réunir 6,5 milliards d’euros à investir dans les infrastructures. Ironie du sort, Veolia a approché Antin cet été pour s’allier à eux et leur revendre des activités déchets de Suez dans le cadre de leur projet. Mais Antin aurait refusé de participer à l’offensive de Veolia.

Selon nos informations, l’Etat actionnaire leur aurait envoyé des signes positifs de son "ouverture et sa neutralité" vis-à-vis d’eux. Une chance pour Suez car ses partenaires et actionnaires historiques -Caixa, Caltagirone et Caisse des Dépôts du Québec (CDPQ)- ne veulent pas réinvestir dans le groupe.

La situation du dossier - Engie négocie avec Veolia malgré l’opposition de Suez et l’Etat laisse faire Engie - conduit à une "triangulation" du dossier entre Engie, Veolia et l’Etat. Avec pour conséquence un blocage de Suez et une double hostilité contre son actionnaire Engie. "Quand on aura une offre, on ira directement la présenter à Bercy", tranche un proche de Suez. Tout se jouera donc au ministère de l’Economie.

Matthieu Pechberty Journaliste BFM Business