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SFR: peut-on croire aux promesses de Numericable?

Numericable, dans un slide présenté mercredi, a promis de  "maintenir l'emploi"

Numericable, dans un slide présenté mercredi, a promis de "maintenir l'emploi" - Crédits photo : nom de l'auteur / SOURCE

Le câblo-opérateur a beaucoup promis pour remporter l'opérateur mobile. Mais certaines promesses semblent irréalistes.

Vendredi 14 mars, Vivendi a annoncé entrer en négociations exclusives pour vendre SFR à Altice, propriétaire de 40% de Numericable. Une victoire pour son principal actionnaire Patrick Drahi, qui a dû pour cela promettre beaucoup ici et là. Revue de détail.

> 1-les prix

C'est le point sur lequel Numericable a le moins promis. Dans une lettre au gouvernement, Patrick Drahi dit juste que "les prix de la 4G resteront inchangés". Et dans une interview aux Echos, il promet "des prix constants".

C'est bien le seul point où tout le monde semble d'accord. Dans les Echos, le principal actionnaire de Free Xavier Niel assure: "si Numericable l'emporte, cela va créer un acteur extrêmement endetté, et qui ne croît pas. Il lui faudra générer un maximum de cash pour servir sa dette, ce qui va enlever toute agressivité commerciale à SFR, et comprimer les investissements. C'est déjà ce qui se passe avec Numericable: ses prix sont les plus chers du marché".

> 2-l'emploi

Dans le Figaro, Patrick Drahi "s'engage à ne pas licencier, à conserver les 8.500 emplois chez SFR et les 2.400 emplois chez Numericable, et même recruter des commerciaux pour le marché des entreprises".

Un engagement similaire figure dans sa lettre au gouvernement: "il n'y aura aucune suppression d'emploi sous quelque forme que ce soit. Ces engagements sur l'emploi pourront être inscrits dans les licences de SFR".

Hélas, peu de gens y croient. Dans une note interne, le ministère du Redressement productif prédit 1.000 à 2.000 suppressions de postes.

Et il faut se souvenir de ce qu'a fait Patrick Drahi après avoir racheté Numericable. Deux plans de sauvegarde de l'emploi ont été menés, supprimant 1.139 postes. Au total, l'effectif (hors Completel) est passé de 2.581 à 1.147 entre 2006 et 2011. Parallèlement, les centres d'appels ont tous été délocalisés en Tunisie et au Maroc.

Dans les Echos, Xavier Niel cite aussi le cas de l'opérateur israélien Hot, lui aussi racheté par Patrick Drahi: "les effectifs sont passés de 4.500 à 2.000. Appliquez le même ratio à SFR: ça fait 5.000 départs…"

> 3-les fournisseurs

Dans le Figaro, Patrick Drahi (cité au style indirect) "promet de recourir à des industriels français, Alcatel-Lucent, Technicolor ou Sagemcom pour ses investissements en France mais aussi à l'étranger". Joignant le geste à la parole, Altice a annoncé mercredi une commande à Alcatel-Lucent pour un réseau mobile dans les Dom-Tom, où il fallait remplacer le chinois ZTE utilisé de manière ilégale...

Toutefois, dans les Echos, Patrick Drahi ajoute: "nos fournisseurs -Alcatel, Sagemcom, Technicolor- sont français, et pas asiatiques". Et dans une lettre au gouvernement, il assure: "Altice et Numericable ont toujours privilégié les fournisseurs français, comme par exemple Alcatel, SagemCom, Technicolor, Draka, Webhelp".

Là encore, il est permis de douter. La liste des fournisseurs de Numericable qui est donnée dans le prospectus d'introduction en bourse, contredit largement Patrick Drahi: aucun des fournisseurs français qu'il cite n'y apparait, à part SagemCom. Et encore, ce constructeur est détenu à 70% par le fonds américain Carlyle. Et, si sa R&D est en France, ses box sont fabriquées en Ukraine et surtout en Tunisie.

> 4-le patriotisme économique

Dans sa lettre au gouvernement, le milliardaire assure: "en 20 ans de carrière, je n'ai jamais cédé la moindre entreprise". Patrick Drahi oublie juste la revente de ses deux premiers câblo-opérateurs (Sud Câble Services et Médiaréseaux), qui sont à l'origine de sa fortune. L'opérateur de boucle locale radio Fortel, qu'il a créé et dirigé, sera aussi revendu à la casse après le départ de Patrick Drahi.

Surtout, dans les Echos, Patrick Drahi promet: "le nouvel ensemble aura son siège, son management, sa cotation et paiera ses impôts en France".

Dans sa lettre au gouvernement, Patrick Drahi se dit aussi "disposé à envisager de coter Altice à la bourse de Paris" si le gouvernement le demande.

Mais ceci ne satisfait pas Arnaud Montebourg. Vendredi sur Europe 1, le ministre du Redressement productif vitupère: "il y a d'abord un problème fiscal! Numéricable a une holding au Luxembourg, son entreprise [Altice] est cotée à la bourse d'Amsterdam, sa participation personnelle [de Patrick Drahi] est à Guernesey dans un paradis fiscal anglais, et [Patrick Drahi] lui-même est résident suisse! Il va falloir que M. Drahi rapatrie l'ensemble de ses possessions, biens, à Paris, en France. Nous avons des questions fiscales à lui poser!"

Et ce n'est pas tout. Vendredi, Challenges a révélé que Patrick Drahi, autrefois citoyen français, a renoncé à cette citoyenneté.

Et ne parlons pas de deux autres actionnaires de Numericable, les fonds Carlyle et Cinven, qui utilisent pour cet investissement des véhicules immatriculés aux îles Caïmans et à Guernesey.

> 5-l'investissement

Dans sa lettre au gouvernement, Patrick Drahi promet de raccorder "12 millions de foyers en très haut débit fin 2017, puis 15 millions pour 2020".

En revanche, il n'a jamais chiffré les investissements promis. Bien au contraire, il a chiffré les économies qu'il réalisera grâce au rachat de SFR: 400 millions d'euros d'investissement en moins chaque année.

Jusqu'à présent, Numericable affiche facialement un niveau d'investissement élevé: 21% du chiffre d'affaires au 1er semestre 2013, soit un niveau comparable à Free. En réalité, une bonne part (36% au 1er semestre 2013) de cette somme est consacrée à la "maintenance du réseau en l'état", indique le prospectus d'introduction en bourse. Et une large part (51% au premier trimestre 2013) est absorbée pour acquérir de nouveaux clients, c'est-à-dire leur acheter une box (environ 25% au premier semestre 2013) et les raccorder. Reste donc une bien petite part (13% au premier semestre 2013) pour "la rénovation et la montée en charge du réseau" vers le très haut débit.

Surtout, Numericable utilisera, pour raccorder ces foyers en très haut débit, une combinaison de fibre optique jusqu'au pied de l'immeuble, puis ensuite du câble jusqu'à l'abonné.

Un choix que critique la note interne du ministère du Redressement productif: "à moyen et long terme, les réseaux câblés présentent des limitations en terme de débit par rapport à la fibre". La note ajoute: "l'investissement dans le très haut débit fixe risque d'être pénalisé: SFR investira moins. Et les accords de co-investissement dans la fibre entre SFR et Orange pourraient être impactés, voire remis en cause. Le déploiement de la fibre pourrait être ralenti".

Une technologie aussi fustigée par Xavier Niel dans les Echos: "faire migrer les abonnés ADSL de SFR sur le câble est une illusion. Ce que les abonnés désirent, c'est la fibre, pas une technologie haussmannienne. Avec l'option Numericable, c'est clairement la fin du plan très haut débit du gouvernement. Ils ne vont plus investir dans le FTTH, la fibre jusqu'au logement".

Jamal Henni