BFM Business

Pourquoi les problèmes de production de vaccins étaient prévisibles

Le site de production de Pfizer à Puurs en Belgique.

Le site de production de Pfizer à Puurs en Belgique. - AFP

Usines pas prêtes, pénuries d'ingrédients, multiplicité de fournisseurs et de sous-traitants... Le défi industriel de produire plusieurs milliards de doses de vaccins en quelques mois était difficilement tenable.

"Des milliards de dollars seront gâchés mais comparé aux milliers de milliards perdus sur le plan économique cela en vaut la peine." En avril 2020, alors que la plupart des citoyens du monde étaient confinés, Bill Gates avait prévenu que les vaccins seraient le seul moyen de sortir de la pandémie. Et plus que leur développement c'est leur production à grande échelle qui inquiétait l'ancien patron de Microsoft.

"Nous pouvons financer les usines pour sept vaccins afin de ne pas perdre de temps à se demander lequel va marcher et attendre d’avoir la réponse pour construire l’usine, une étape qui peut durer dix-huit mois. Même si l’on sait qu’à la fin, il n’y en aura peut-être que deux qui seront opérationnels" , avait expliqué Bill Gates dans l'émission américaine Daily Show.

18 mois, un délais trop long alors que les vaccins ont été finalisés plus tôt que prévu. Alors que les plus optimistes n'attendaient rien avant fin 2021, les premières injections ont pu être réalisées en décembre 2020. Les sites de production n'étaient pas prêts.

Certes, les deux vaccins vedettes Pfizer-BioNTech et AstraZeneca-Oxford sont produits dans 18 usines dans le monde dont 14 en Europe et au Royaume-Uni. Mais cela semble insuffisant pour assurer les quantités suffisantes afin de vacciner rapidement les populations des pays les plus touchés par la pandémie.

Ce que résume Liz Breen, universitaire à l'Université de Bradford qui étudie les opérations de santé dans le Guardian.

"L'effort pour créer de nouveaux vaccins a été incroyable, mais en cours de route, c'est comme si certains des principes fondamentaux étaient tombés, assure-t-elle. Je pense vraiment que les gens étaient tellement concentrés sur les vaccins, qu'ils n'ont pas réfléchi davantage à ce qui doit venir avec pour y arriver."

Sauf que si la pénurie était prévisible, elle était sans doute inévitable. La production de vaccins n'avait jamais été aussi massive auparavant et les laboratoires ne disposaient pas des structures adéquates. A l'image d'AstraZeneca qui ne possède aucune usines de vaccins en propre en Europe et qui fait produire son vaccin par des sous-traitants.

20 fournisseurs dans 15 pays

Une production d'une grande complexité. Comme le rappelle L'Usine Nouvelle, pour produire son vaccin, le laboratoire anglo-suédois est dépendant d'une douzaine de chaînes d'approvisionnements constituées de 20 fournisseurs répartis dans 15 pays. La moindre défaillance de l'un d'entre eux et c'est l'ensemble de la production qui en pâtit. De fait, AstraZeneca aura bien du mal à produire les 3 milliards de doses initialement envisagées pour 2021.

Et pourtant, le laboratoire n'a pas perdu de temps. Une installation pour produire un vaccin à vecteur viral peut prendre de six à neuf mois normalement. Le laboratoire a raccourci les délais à quelques semaines pour ses premiers sites de production. Mais aupris de rendements moindres qu'espérés.

"Ce vaccin repose sur une approche largement éprouvée dans laquelle les cultures de cellules produites en laboratoire sont produites dans de grands bioréacteurs, rappelle le Guardian. Le plus gros problème concerne les rendements de la culture cellulaire. Tout problème de contrôle de qualité - par exemple lié à la température, à l'humidité ou à une stérilité compromise - peut entraîner une diminution du nombre de vaccins à la fin du processus, un problème qui a été constaté dans certaines installations de production d'AstraZeneca à travers le monde."

Des tels aléas peuvent faire varier de un à trois la capacité de vaccins produits. C'est ce qui s'est notamment produit en janvier sur le site belge de Seneffe qui produit la substance active du vaccin.

La problématique est totalement différente pour les vaccins à ARN messager comme ceux de Pfizer et Moderna. Les usines n'ont pas à cultiver des cellules qui serviront de vecteurs qui déclencher une réponse immunitaire. Ainsi, une plus petite quantité de vaccin suffit pour que l'organisme produise des anticorps. Ils sont donc plus simples à produire.

En revanche, c'est la pénurie d'ingrédients clés comme les bulles de lipides pour protéger l'ARN et les nucléotides qui composent l'ARN qui a causé les difficultés de production rencontrées par Pfizer en février.

Aux pénuries d'ingrédients, s'est ajouté le manque de sites répondant aux normes de biosécurités exigées par les laboratoires. Les laboratoires ont privilégié le développement et les essais cliniques avant de penser à la production de masse. Ainsi, le site français de Delpharm en Eure-et-Loir a du attendre novembre dernier pour signer un contrat de sous-traitance avec Pfizer. L'usine qui a nécessité un investissement de 10 millions d'euros ne produira pas ses premières doses avant avril, soit cinq mois après le lancement du projet.

Des producteurs de vaccins qui ont été eux aussi confrontés aux pénuries mais de matériel. Le secteur n'a plus pu se fournir récemment en sacs plastiques stériles géants utilisés pour recouvrir les réservoirs de bioréacteurs dans laquelle est produite la "soupe vaccinale". Une demande très forte de la part de Pfizer et Moderna et un petit nombre de fournisseurs seulement a occasioné un goulot d'étranglement.

Des aléas logiques dans le cadre d'une production de masse sur un laps de temps si court. Et s'il y a eu peut-être un manque d'anticipation, les difficultés de production étaient difficilement évitables.

"Certains experts affirment que l'industrie pharmaceutique, bien qu'énorme, n'est pas structurée pour le type d'effort mondial intégré requis pour produire des milliards de doses de vaccin à court terme", explique le Guardian.
Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco