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5 questions pour comprendre le bras de fer entre Bruxelles et l'Italie

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- - Philippe Huguen - AFP

La Commission européenne a décidé mardi de rejeter le budget 2019 du gouvernement italien. Une première. Rome a trois semaines pour réviser sa copie. Va-t-elle se plier aux exigences de Bruxelles? Quels sont les risques? Doit-on craindre un "Italexit"? Éléments de réponse.

C'est une première. Mardi, la Commission européenne a rejeté le budget d'un État membre, celui de l'Italie. Rome a décidé de maintenir son objectif de déficit de 2,4% du PIB pour 2019, alors que ses prédécesseurs s'étaient engagés à le réduire à 0,8%.

Ce niveau ne creuse pas la dette italienne, qui s'élève à 131% du PIB -seule la Grèce est au dessus dans l'UE -mais ne permet pas de la réduire. Bruxelles craint qu'en cas de difficultés économiques, Rome ne soit plus capable de l'honorer.

Néanmoins, Rome s'engage à réduire son déficit dans les années à venir: 2,1% en 2020 et 1,8% en 2021, date à laquelle la dette publique serait alors ramenée à 126,5% du PIB.

> Pourquoi Bruxelles n'est pas satisfait?

Avec ce budget, le gouvernement italien maintiendra le déficit sous le fameux seuil des 3% exigé par les traités européens. Alors pourquoi Bruxelles n'est-il pas satisfait de la copie remise par Rome?

Depuis l'entrée en vigueur du traité budgétaire en 2013, les États membres doivent s'engager à réduire chaque année leur déficit structurel (c'est à dire sans les aléas de la conjoncture économique), censé mieux refléter la gestion de la dépense publique par les gouvernements. Or, au lieu de le réduire, Rome a prévu de l'augmenter l'année prochaine.

Bruxelles peut se montrer plutôt flexible avec ces règles. Par exemple, la France n'est pas non plus dans les clous, mais son budget a peu de chance d'être retoqué. Pour bénéficier de l'indulgence de la Commission, il faut en échange appliquer des réformes structurelles, ce que faisait l'ancien premier ministre italien Matteo Renzi.

Or, entre le détricotage du Job Act cet été et l'avancement de l'âge de départ à la retraite à 62 ans (pour 38 ans cotisés), le nouveau gouvernement a visiblement fait le choix de revenir sur ces réformes. "Il aurait affiché le même déficit en disant 'on poursuit les réformes structurelles', il n'aurait peut-être pas eu la même réponse" de la part de Bruxelles, souligne Céline Antonin, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) spécialiste de l'Italie.

> Quels sont les risques pour l'Italie?

Avant d'évoquer d'éventuelles sanctions, Bruxelles a donné trois semaines à Rome pour revoir sa copie. Responsables européens et italiens vont donc entrer dans une phase de négociations. Même si le leader de la Ligue et ministre de l'Intérieur, Matteo Salvini, a prévenu qu'il ne changerait pas "une virgule".

Si les deux parties ne parvenaient pas à s'entendre, l'Italie serait placée sous la procédure pour déficit excessif et risquerait une amende pouvant aller jusqu'à 0,2% de son PIB, soit environ 3,5 milliards d'euros.

Pour ouvrir cette procédure, Bruxelles doit attendre que le budget italien soit voté au parlement. Elle ne pourrait donc pas être lancée avant début 2019. "En période électorale (les élections européennes auront lieu en mai prochain, ndlr) la Commission n'a pas intérêt à aller trop au clash", souligne Céline Antonin. Selon elle, Bruxelles "va ouvrir la procédure pour déficit excessif, mais les choses vont se passer de manière très progressive." Quant aux sanctions financières, elles n'ont jamais été appliquées. "Il faudrait vraiment que le dialogue soit rompu entre Rome et Bruxelles et qu'aucune voie médiane ne soit trouvée" pour en arriver là, estime Céline Antonin.

> Cette menace va-t-elle inciter Rome à revoir sa copie?

Cette éventualité n'effraye pas les leaders de la coalition, Matteo Salvini et Luigi Di Maio, déclarant à l'envi qu'ils ne céderont pas. "Je ne vois pas le gouvernement faire marche arrière ; ils savaient à quoi ils s’exposaient en amont et que ça n'allait pas passer", estime Céline Antonin. S'ils ont fait le choix d'augmenter la dépense publique, c'est pour intégrer leurs promesses de campagne, notamment la flat tax et le revenu de citoyenneté. "Ils ne peuvent pas dire à leurs électeurs 'tout ce qu’on vous a raconté pendant la campagne, on ne le fait pas'. On comprend que le gouvernement italien ne puisse pas capituler sur tout, tout de suite", renchérit Éric Dor, directeur des études économiques à l'école de commerce IESEG.

Néanmoins, le gouvernement italien ne cesse de répéter qu'il veut engager un dialogue avec Bruxelles. "On a quand même une main tendue côté italien, même si la rhétorique est dure envers la Commission européenne, mais il ne faut pas oublier que Luigi Di Maio et Matteo Salvini sont en campagne permanente", souligne Nadia Gharbi, économiste chez Pictet Wealth Management.

Le gouvernement est attaché au chiffre de 2,4% de déficit, mais, pour montrer sa bonne volonté à Bruxelles, il pourrait décider de revoir le contenu de son budget, estime Céline Antonin: "Le gouvernement peut reporter des réformes ou choisir de les mettre en place de façon plus graduelle", explique l'économiste de l'OFCE.

> Qui pourrait lui faire changer d'avis?

Ces éléments laissent les marchés financiers dans l'expectative. Les taux auxquels l'Italie emprunte sur les marchés, certes déjà à des niveaux très élevés, n'ont pas crevé le plafond mardi. "La décision de la Commission était attendue", analyse Nadia Gharbi. "Les marchés sont pour l'instant en mode 'on attend et on regarde'".

Certains membres du gouvernement et parlementaires sont attentifs à l'évolution du "spread" –l'écart entre le taux allemand, le plus sûr, et le taux italien. Au-delà d'un certain niveau, le ministre des Finances italien a déjà prévenu que le budget ne pourrait pas être financé. Au sénat, la coalition ne détient qu'une courte majorité de huit sièges, qui pourrait s'avérer insuffisante si les marchés venaient à paniquer. "La Commission européenne n'a pas les moyens de stopper les italiens, la seule chose qui peut les pousser à revenir en arrière c'est le marché", explique Nadia Gharbi. "Tant qu'il n'y a pas d'emballement, Rome est en position de force", abonde Céline Antonin. "Le marché est l'arbitre dans toute cette histoire."

> Un "Italexit" est-il envisageable?

Ce bras de fer entre Rome et Bruxelles peut-il amener l'Italie à sortir de la zone euro? Le Premier ministre italien, Giuseppe Conte, a fermement écarté l'éventualité lundi: "Écoutez-moi bien: pour l'Italie, il n'y a aucune chance d'Italexit."

Si plusieurs économistes proches de la Ligue n'ont jamais caché être en faveur d'une sortie de l'euro, "ils forment un courant minoritaire", souligne Éric Dor. "Je ne pense pas qu’il y ait un plan gouvernemental caché pour emprunter un tel chemin. Ce n'est que par accident que cela pourrait arriver, par asphyxie financière comme la Grèce en 2015."

Comme l'a rappelé Klaus Regling mardi, le patron du Mécanisme européen de stabilité (MES), l'Italie n'est "pas la prochaine Grèce". En 2011, Athènes affichait une dette supérieure à 170% du PIB et déficit de 10%, alors qu'une année plus tard Rome était sous les 3%. D'ailleurs, si on exclut les intérêts de la dette, l'Italie est même en excédent depuis 2010.

Si l'Italie n'arrive pas à faire baisser sa dette, ce n'est pas à cause d'une gestion calamiteuse des dépenses publiques, mais d'un manque de croissance. Le gouvernement a quelque part raison de miser sur la relance budgétaire, encore faut-il que les mesures soient efficaces. "La croissance va être boostée à court terme, mais sur le moyen-long terme rien n'est favorable", dans les choix de la coalition, selon Nadia Gharbi.

Jean-Christophe Catalon