BFM DICI

TOUT COMPRENDRE – Attaques de loup, éleveurs à bout: pourquoi la situation se tend dans les Alpes du Sud

Le loup dans les Alpes du Sud

Le loup dans les Alpes du Sud - PIERRE-PHILIPPE MARCOU © 2019 AFP

Depuis le début de l'année, 710 attaques de loups ont été recensées dans les Alpes du Sud. À bout, les éleveurs réclament de nouvelles solutions. Pour les associations de défense animale, le loup a sa place dans ces départements.

La situation est de plus en plus tendue dans les Alpes du Sud. Depuis quelques mois, les attaques de loups se multiplient et les éleveurs, démunis, sont en colère. Vendredi dernier, assis sur des tabourets et la corde au cou, 200 personnes se sont réunies devant la préfecture de Gap pour manifester contre la prédation. Dans la même journée, à Digne-les-Bains, 1200 bougies étaient allumées, pour symboliser les "1200 brebis mortes sur l’année".

Autre manifestation de l'exaspération causée par les attaques de loups. En septembre dernier, le corps d’une louve, accompagné d’une banderole "réveillez-vous, il est déjà trop tard", a été retrouvé pendu devant la mairie de Saint-Bonnet-en-Champsaur.

La cohabitation semble de plus en plus difficile avec le canidé. La fracture entre les éleveurs et les pouvoirs publics se cristallise et les mesures de protection des troupeaux semblent avoir atteint leurs limites. Les éleveurs, soutenus par certains élus locaux, réclament de nouvelles solutions.

De leur côté, certaines associations de protection animale reconnaissent la difficulté de vivre avec le loup, tout en soulignant que c'est aux hommes de "réapprendre à vivre avec".

•Combien d'attaques dans les Alpes du Sud ?

Les Alpes du Sud comptabilisent depuis le début de l'année 710 attaques de loups pour 2080 victimes, un chiffre qui approche le bilan total de 2020 alors que l'année n'est pas encore terminée.

Dans le détail, selon les chiffres communiqués par la préfecture des Hautes-Alpes à BFMTV.com, pour l'instant cette année 310 attaques de loups ont été recensées pour 974 victimes, contre 369 attaques de loups pour 1273 victimes en 2020.

Dans les Alpes-de-Haute-Provence, la préfecture comptabilise pour l'heure 400 attaques de loups pour 1106 victimes, "dont 17 bovins et 7 équins". En 2020, le département relevait à la même date 402 attaques pour 1219 victimes.

•Combien y a-t-il de loups dans les Alpes du Sud?

Difficile de savoir combien de loups vivent dans les Alpes du Sud. "On sait qu'il y a des meutes, mais on n'a pas de chiffres précis", explique la préfecture des Hautes-Alpes. Dans les Alpes-de-Haute-Provence, il n'y a pas non plus "d'estimation de la population du loup", détaille la préfecture.

Selon l'Office français de la biodiversité (OFB), "la méthode de suivi de l'espèce ne permet pas d'avoir les chiffres à l'échelle départementale. En revanche, l'Office relève que les Alpes-de-Haute-Provence et les Hautes-Alpes "font partie des départements où la présence de l'espèce est la plus importante".

Au niveau national, les nouvelles estimations du réseau Loup-Lynx projettent un effectif moyen en sortie d'hiver 2020-2021 à 624 individus, "avec un intervalle de prédiction relativement important, compris entre 414 et 834".

•Quels sont les dispositifs de protection des élevages?

Les éleveurs disposent de moyens pour protéger leurs troupeaux face aux attaques du loup. L'État apporte des aides en finançant notamment des bergers pour le gardiennage, l'acquisition de chiens de protection des troupeaux et la mise en place de parcs électriques. Le recours à ces chiens de protection appelés patous conditionne d'ailleurs l'indemnisation des éleveurs en cas d'attaque et de pertes subies.

Invité de BFM DICI en septembre dernier, Pierrick Horel secrétaire général adjoint des Jeunes agriculteurs et éleveur bovin dans les Alpes-de-Haute-Provence, reconnaissait "faire partie d'une région qui est la plus dotée en terme de moyens de protection pour essayer de contrôler et pallier cette pression de prédation".

Les éleveurs disposent également de moyens, encadrés par le plan loup, pour se défendre en cas d'attaque. Toute l'année, la défense des troupeaux est notamment assurée par une gestion de tirs d'effarouchement ou de défense. Le tir d'effarouchement, non-létal, consiste à effrayer le loup. S'il s'avère insuffisant pour repousser le loup, le tir de défense peut être utilisé, il est soumis à une autorisation préfectorale.

Par ailleurs, des lieutenants de louveteries sont mobilisés toute l'année. Ces agents bénévoles de l'État s'occupent notamment de la régulation des espèces qui occasionnent des dégâts.

•Que demandent les éleveurs ?

Ces différents moyens de protection semblent aujourd'hui insuffisants pour les éleveurs. Ils réclament de nouvelles mesures pour protéger leurs troupeaux, notamment un accès simplifié aux tirs de défense.

Par ailleurs, éleveurs et agriculteurs demandent plus de précision "dans les comptages" du loup, qu'ils estiment sous-évalués. Ils souhaitent également une hausse des prélèvements. Le comptage actuel, basé sur des analystes génétiques combinées à des méthodes statistiques, "a fait ses preuves pendant dix ans, même s'il n'est pas infaillible", explique à l'AFP le préfet Jean-Paul Célet, référent national sur le plan loup.

Le plafond national de prélèvements de loups est fixé pour cette année à 118 loups en France. À cette heure, 89 loups ont été prélevés dont 16 dans les Hautes-Alpes et 11 dans les Alpes-de-Haute-Provence.

Pour certains acteurs locaux, comme Jean-Michel Arnaud, sénateur des Hautes-Alpes, le plan de prélèvement doit s'adapter "aux réalités, aux pressions locales". Même demande pour Gérard Tenoux, vice-président du conseil départemental des Hautes-Alpes et maire de Valdoule, qui lui demandait à la préfète "un arrêté de prélèvement territorial", "à partir du moment où il y a plusieurs attaques sur une même commune, voire deux communes".

Éric Lions, président de la chambre d'agriculture des Hautes-Alpes, appelle, de son côté, les "pouvoirs publics" à se dévoiler.

"Ou on a un plan du loup qui protège les éleveurs ou on a un plan du loup qui favorise l'expansion du loup, tranche-t-il. On est dans une situation qui n'est plus tenable."

D'autant plus que certains de ces moyens de protection se heurtent parfois à une cohabitation difficile avec les randonneurs. Un éleveur de Ceillac dans le Queyras a été condamné lundi à 2500 euros d'amende, dont 1000 avec sursis, pour "blessures involontaires" après des morsures causés par ses deux patous sur plusieurs randonneurs. Une condamnation qui a d'ailleurs exacerbé la colère des éleveurs.

•Qu'en pensent les associations de protection animale?

Interrogé sur BFM DICI en mars dernier, Christophe Marie, porte-parole de la fondation Brigitte Bardot assurait comprendre le "ras-le-bol" des éleveurs. Il déplore toutefois "le manque de volonté [de leur part] de mettre en place des systèmes qui existent et qui ont fait leur preuve ailleurs".

Pour lui, "le loup a sa place sur nos territoires", c'est désormais aux hommes de "réapprendre à vivre avec les autres espèces animales".

L'association Ferus, association pour la défense et la sauvegarde des grands prédateurs, est plus modérée. Sandrine Andrieux, porte-parole de l'association, a bien conscience que la situation de cohabitation est compliquée. "Le loup, ce n'est pas facile à vivre", admet-elle.

De son côté, Patrick Boffy, vice-président de l'association, assure que "80% de la population est favorable à la présence du loup". Pour autant, il reconnaît que la réconciliation autour de la question du loup se fera "uniquement par l'acceptation de la présence du loup et la mise en place de mesures de protection qui soient efficaces".

La situation autour du loup sera l'objet d'une réunion rassemblant éleveurs, chasseurs, louvetiers, l'Office français de la diversité et l'État qui devrait être programmée prochainement.

Solenne Bertrand