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Haine en ligne: pourquoi la fin de l'anonymat sur les réseaux sociaux risque de ne rien changer

Devant le collège où enseignait Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine, le 19 octobre 2020.

Devant le collège où enseignait Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine, le 19 octobre 2020. - Anne-Christine POUJOULAT © 2019 AFP

L'assassinat de l'enseignant Samuel Paty, survenu ce vendredi à Conflans-Saint-Honorine, remet sur le devant de la scène un débat vieux comme les réseaux sociaux: la question de bannir, ou non, l'anonymat en ligne.

L'attentat islamiste survenu à Conflans-Saint-Honorine met les réseaux sociaux sur le banc des accusés. Quitte à raviver d'anciens réflexes. Face à l'urgence de mieux lutter contre le terrorisme, plusieurs responsables politiques en sont venus à remettre sur la table un débat récurrent sur l'anonymat en ligne et la façon dont il profite aux terroristes.

Sur RTL, Xavier Bertrand a appelé à faire en sorte que l'anonymat des internautes soit levé "tout de suite" en cas "d'appel à la haine ou d'apologie du terrorisme". Pour le président de la région Hauts-de-France, les réseaux sociaux constituent encore un "lieu d'impunité" qu'il s'agit de réguler en urgence.

L'anonymat est déjà tout relatif

"Il faut s’attaquer à ce qu’il se passe à cause de l’anonymat des réseaux sociaux, a surenchéri Jean-Christophe Lagarde", député de Seine-Saint-Denis et président des députés UDI à l'Assemblée nationale. Ces propos font écho à un discours de février 2019, prononcé par Emmanuel Macron lui-même. Face à la montée de l'antisémitisme, le président de la République avait avancé la piste de l'interdiction de l'anonymat en ligne, en invitant à "y réfléchir à deux fois".

Dans le cadre de l'assassinat survenu à Conflans-Saint-Honorine, et qui aura fait suite à la diffusion d'une vidéo virale sur WhatsApp et Facebook, ce débat peut pourtant apparaître biaisé. L'anonymat en ligne n'a en rien joué dans le déroulement des faits. La police a immédiatement pu relier le compte Twitter du terroriste à son identité et les deux témoignages vidéo ont été faits à visage découvert.

Le parent d'élève a par ailleurs fourni un numéro de téléphone et son compte Facebook était enregistré à son nom. Sans compter le fait que les protagonistes ont agi à visage découvert et que les auteurs de 80 messages de soutien au terroriste ont rapidement été retrouvés et placés en garde à vue.

Par ailleurs, l'anonymat est tout relatif sur les réseaux sociaux. Depuis 2004, et la loi pour la confiance dans l'économie numérique, les plateformes sont tenues de conserver les données de nature à permettre l'identification de l'auteur de propos illicites, et à répondre aux requêtes des autorités judiciaires.

"L’anonymat fait partie des éléments qui constituent le fonctionnement normal d’une démocratie", a estimé ce 19 octobre Gilles Babinet, digital champion pour la France, sur l'antenne de BFM Business. "Je rappelle que, dans le contexte actuel, on a tous les outils pour retrouver les gens qui se cachent derrirèe l’anonymat. On sait tracer une adresse IP et aller identifier la personne qui est derrière. Le vrai sujet est de donner davantage de moyens à la justice pour pouvoir mettre en œuvre ce qui existe dans la loi".

Des signalements insuffisants

Le débat ne devrait néanmoins pas occulter une question plus large, à savoir celui du rôle des réseaux sociaux dans l'assassinat perpétré. Ce dernier fera l'objet d'une enquête. Samuel Paty, le professeur d'histoire-géographie qui avait montré de simples caricatures de Mahomet, est en effet devenu une cible dès lors que son nom et l’adresse de son établissement ont été dévoilés sur internet, sur WhatsApp puis sur Facebook.

D'après une information BFMTV, le terroriste avait contacté sur les réseaux sociaux les auteurs de la vidéo contre le professeur pour se renseigner sur ce qu'il s'était passé dans la classe. L'un des derniers gestes du terroriste aura enfin été de poster une photo de la décapitation sur les réseaux sociaux.

L'une des principales déficiences soulignées pour l'heure tient au manque d'efficacité des signalements en ligne. Depuis 2009, les internautes peuvent signaler tout contenu illicite sur la plateforme Pharos. Cette dernière se trouve submergée de sollicitations. Elle aura reçu 163.000 signalements en 2018 et 228.000 en 2019, dont "entre 4 500 et 6500 contenus terroristes".

Mieux réguler la haine en ligne

Autant de signalements analysés par une petite trentaine de "policiers, gendarmes et spécialistes de la cybercriminalité", pouvait-on lire dans dans une réponse parlementaire relevée par Next INpact. En l'occurrence, et d’après les informations de L’Obs, une procédure Pharos avait été lancée contre le compte du terroriste. Sans succès.

Quelles solutions reste-t-il, dans ces conditions, pour mieux anticiper les actes de terrorisme à partir des informations glanées sur les réseaux sociaux ? La loi Avia sur la haine en ligne, votée au Parlement avant d'être vidée de sa substance par le Conseil constitutionnel, prévoyait l’obligation pour les plateformes de supprimer tout message "manifestement illicite" en 24 heures. Elle aurait néanmoins trouvé un intérêt tout limité dans cette affaire: le contenu de la vidéo du parent d'élève n'entrait pas dans ce cadre. Samuel Paty y était simplement traité de "voyou" et l'auteur de la vidéo appelait seulement à une mobilisation contre l'enseignant.

Si la loi Avia a pour le moment fait chou blanc, l'exécutif n'abandonne pas son projet de mieux lutter contre la haine en ligne. Le Conseil de défense, tenu ce dimanche 18 octobre, a fait de ce sujet l'une de ses priorités. Par ailleurs, et comme le souligne NextInpact, une nouvelle proposition de loi serait d'ores et déjà sur les rails. Elle n'aura pour autre but que de mieux encadrer la modération des contenus sur Internet.

https://twitter.com/Elsa_Trujillo_?s=09 Elsa Trujillo Journaliste BFM Tech