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TOUT COMPRENDRE. Veolia-Suez: une fusion forcée pour créer un nouveau champion mondial français?

En rachetant son rival Suez, Veolia compte devenir le "super champion des services à l'environnement", dans un marché mondial en plein essor.

En rachetant son rival Suez, Veolia compte devenir le "super champion des services à l'environnement", dans un marché mondial en plein essor. - Eric Piermont

Veolia veut racheter son concurrent historique Suez. Un mariage inédit entre deux sociétés françaises rivales de longue date sur la distribution d'eau et les services liés à l'environnement.

Veolia, numéro Un mondial des services à l'environnement, a remis dimanche 30 août à Engie une offre ferme à 2,9 milliards d'euros en vue de lui racheter 29,9% soit la quasi totalité de sa participation actuelle (32%) dans son concurrent Suez. Puis il projette de lancer, dans un second temps, une OPA (offre publique d'achat) sur le reste des actions de sa "cible".

Quels sont les tenants et les aboutissants de ce projet de mariage industriel inédit entre deux géants, rivaux, de la distribution d'eau, marché qu'il contrôle à 60% en France, et des services à l'environnement? Gros plan sur ce rapprochement franco-français d'envergure, en 5 points.

  • Deux rivaux historiques sur la distribution d'eau et l'assainissement

Veolia a vu le jour au 19ème siècle sous le nom de Générale des Eaux tout comme la Lyonnaise des Eaux, devenue par la suite, Suez. Ces deux entreprises se sont développées parallèlement en France grâce au régime de la concession. Elles gérent, via des contrats longue durée, la distribution de l'eau potable (puis le traitement des eaux usées) pour le compte des collectivités locales (ville ou agglomération). Résultat, Veolia et Suez quadrillent le marché français de la distribution d'eau aux Français.

Leur part de marché cumulée avoisine les 60%, le reste se répartissant entre un troisième acteur, la Saur, et des régies municipales (lorsque qu'une collectivité gère directement cette activité). Au fil, du temps, Suez et Veolia ont parallèlement développé des services complémentaires aux collectivités comme la gestion et le recyclage des déchets. Suez emploie 30.000 personnes en France et 90.000 au total dans le monde. Veolia emploie près de 180.000 dans le monde.

  • Pourquoi Veolia part à l'abordage de Suez

Sur fond de préoccupations environnementales croissantes, Veolia voit la demande croître dans les services destinés aux collectivités, qu'il s'agisse d'eau potable, de traitement et de recyclage des déchets ou de gestion des flux d'énergie. Son ambition affichée est de constituer un champion mondial du traitement de l'eau et des déchets, sur un marché évalué, au total, à 1400 milliards d'euros annuels. Pour Veolia, "la taille fait la force", pour développer "les innovations" dans les services à l'environnement tels la capture du carbone pour en réensemencer les sols ou le recyclage de déchets comme le polystyrène.

Veolia, avec ce mariage, réaliserait un vieux rêve en créant un géant pesant quelque 40 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Réunis, Veolia et Suez, numéros un et deux mondial de leur secteur, représenteraient moins de 5% de parts de ce marché, morcelé en une myriade d'acteurs à l'international, ce qui relativise la notion de "champion mondial" vantée par Veolia.

  • Pourquoi Suez rejette le rapprochement

Suez a "pris acte" dès l'annonce de Veolia le 30 août dernier, d'une démarche "non sollicitée". Le groupe a fait valoir que "la complexité du processus retenu conduirait à deux années de perturbations opérationnelles, au moment où, dans le contexte post-Covid, les équipes sont focalisées sur la mise en oeuvre de leur plan stratégique".

Sur ton assez abrupt et direct, Bertrand Camus+, le directeur général de Suez, a écrit dans un message adressé aux 90.000 salariés du groupe:

"Cette démarche n'est ni amicale, ni pertinente. Elle nie la spécificité de nos valeurs, de notre culture et de notre projet stratégique".

La direction de Suez joue aussi la carte très sensible d'éventuelles menaces sur l'emploi en France. "L'offre de Veolia génère des préoccupations sur l'avenir des activités de traitement et de distribution de l'eau en France et sur l'emploi au regard du montant des synergies espérées" a-t-elle déclaré publiquement. Enfin, la direction de Suez n'a aucun intérêt à donner l'impression qu'elle va accepter d'emblée l'offre de son grand rival aussi facilement. Elle a tout intérêt à faire monter les enchères tout comme Engie pour qui, par la voix de son président Jean-Pierre Clamadieu, "le compte n'y est pas" à propos de 2,9 milliards d'euros proposé par Veolia pour ses 29,9% dans Suez.

  • Quels obstacles se dressent en vue d'un rapprochement ?

La perspective d’une fusion entre deux frères ennemis en compétition sur un marché national, achoppe sur le risque d'hégémonie et sur la question de l'emploi liée aux risques de doublons de postes. Marier Veolia avec Suez, c'est comme s'il s'agissait de marier, dans l'industrie automobile, Peugeot avec Renault ou, dans les télécoms, Orange avec SFR. Il n'est pas aisé de faire travailler ensemble des équipes ayant été rivales pendant aussi longtemps que celles de Veolia et Suez.

L'opération de rapprochement sera passée au crible par l'Autorité de la concurrence. Pour anticiper cette question qui pèse surtout en France où les deux entreprises totalisent 60% de la distribution de l'eau, Veolia a pris les devants. Le groupe a trouvé un repreneur pour les activités eau de Suez: la société Meridiam, un investisseur dans des projets durables (transports, énergie, télécommunications…). Pour l'activité de gestion des déchets, le groupe attend de discuter avec l'Autorité de la concurrence. Certains actifs dans ce domaine pourraient être cédés, pour maintenir un marché concurrentiel, à des acteurs français (Derichebourg, Séché Environnement).

  • L'État a-t-il son mot à dire ?

En théorie, le mariage entre Veolia et Suez concerne deux compagnies au capital majoritairement détenu par des actionnaires privés, non directement liés à l'État. Mais, le troisième acteur de ce projet, Engie, qui possède 32% de Suez, a, dans son capital, l'État comme actionnaire de référence. Ce qui explique que, tour à tour, deux membres éminents du gouvernement aient exprimé publiquement une opinion à ce sujet.

Le rapprochement des deux géants français de l'eau et des déchets Veolia et Suez "fait sens" d'un point de vue industriel, a jugé le Premier ministre Jean Castex, tout en rappelant que l'État serait vigilant sur le maintien de l'emploi en France.

De son côté, le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire a déclaré, "l'État sera vigilant aux engagements que prendra Veolia en termes de maintien de l'emploi en France, et de conservation des actifs stratégiques pour la France".

Frédéric Bergé
https://twitter.com/BergeFrederic Frédéric Bergé Journaliste BFM Éco