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Pourquoi les alliances entre constructeurs automobiles et géants de la tech se multiplient

Interview - Les alliances se multiplient entre géants de la tech et constructeurs automobiles, conséquences de la pandémie de Covid-19 et de l'accélération du marché de la voiture électrique, nous explique Xavier Mosquet (Boston Consulting Group).

Renault avec Google, Ford également avec Google, Volkswagen qui approfondit sa relation avec Microsoft, depuis quelques semaines, les annonces de partenariats entre géants de la tech et les constructeurs automobiles se multiplient. Et c’est sans compter sur le serpent de mer de l’Apple Car qui a refait surface, avec des rumeurs de discussion de la marque à la pomme avec le coréen Hyundai-Kia mais aussi avec PSA. Décryptage avec Xavier Mosquet, directeur associé senior au BCG, en charge du secteur automobile.

BFM Business - Renault et Ford partenaires de Google, Volkswagen qui intensifie son alliance avec Microsoft, Apple qui chercherait à faire fabriquer sa future voiture électrique par Hyundai-Kia ou PSA. Pourquoi ces alliances se multiplient depuis quelques semaines?

Xavier Mosquet – Il existe plusieurs facteurs. Tout d’abord, le covid-19 pèse sur la capacité financière des constructeurs à investir. Ils doivent faire des choix plus drastiques. Si avant la crise, certaines sociétés pouvaient se dire qu’ils avaient le temps de travailler seuls au développement de logiciels, désormais ils doivent aller vite. L’électrification s’est aussi accélérée, le coût d’une voiture électrique a baissé, les consommateurs qui hésitaient sont prêts. Or, la voiture électrique est un excellent endroit pour repenser l’architecture véhicule. La voiture électrique demande beaucoup de connectivité, demande de nouvelles fonctionnalités. Les constructeurs ont pour cela besoin de briques technologiques comme le cloud. Ces associations offrent aussi une activité supplémentaire aux grandes entreprises du numérique, plus de données à traiter pour le cloud Azure de Microsoft par exemple.

Le partenariat entre Ford et Google semble marquer un tournant dans ces alliances entre les deux secteurs. Est-ce que l’alliance entre Microsoft et Volkswagen va aussi loin, notamment dans le partage des données?

Sur la capacité à stocker les données, à développer en commun de nouveaux logiciels, clairement oui. La question des données est centrale et le partage de la propriété des données n’est encore je pense pas tranché. Les deux modèles sont aussi un peu différents: Google affiche ouvertement l'accès à la donnée comme le cœur de son business model. Pour Microsoft, l’internet of things est central, ils tentent donc aussi de traiter un maximum de données sans pour autant la posséder. Se pose ensuite une autre question: si un GAFA travaille avec deux constructeurs, à quelles données chacun lui laissera-t-il accès, sachant qu’un concurrent est aussi son partenaire?

Est-ce que demain, une brique technologique pourrait être réservée à un constructeur, en avant-première comme aujourd’hui, un nouveau siège ou une teinte de peinture?

Au-delà des besoins indispensables de certaines briques technologiques, ce type de partenariat avec des échanges de données, de savoir-faire, doit aussi permettre une certaine avancée pour inciter les deux parties à coopérer en profondeur. C’est déjà le cas par exemple dans le cadre de l’accord entre Waymo et FCA (maintenant Stellantis). Devenir un partenaire exclusif de Waymo sur le développement de la voiture autonome permettra à FCA de disposer en exclusivité de la conduite autonome de niveau 4, dans le cadre de cette alliance. Cela doit aussi avoir un impact en termes de communication: les marchés financiers valorisent beaucoup les démarches technologiques des constructeurs.

Au regard des fossés en termes de capitalisation entre constructeurs et géants du numériques, les seconds pourraient-ils racheter les premiers?

Je ne pense pas. Les Gafa se basent surtout sur des actifs légers. Rachèteraient-ils des constructeurs dont 80% des actifs sont de l’industrie lourde? La question s’est posée à un moment pour Waymo, développer sa propre voiture autonome et ils se sont finalement tournés vers un partenariat. Et puis racheter un constructeur veut dire racheter un centre de R&D, un réseau de distribution, des marques établies avec des clients dans l’une des industries les plus exigeantes au monde. Quand Apple travaille avec Foxconn, ces derniers n’ont pas de clients, ils ne développent pas de produits, n’ont ni réseau, ni marque. Ce n'est pas du tout le même type de relation.

Comment se partage la valeur suite à ces nouvelles alliances? Les constructeurs ne vont-ils vraiment pas devenir de simples fabricants de tôle?

Il est encore trop tôt pour le dire. Les constructeurs vont faire le maximum pour garder le contrôle et partager cette valeur. Quand Volkswagen ambitionne de passer de 10 à 60% de logiciels conçus en interne, Volkswagen veut garder cette valeur. Et faire ce qu’a toujours fait l’industrie automobile. Auparavant, au départ, certaines sociétés concevaient des moteurs, d’autres des carrosseries, etc. Certains constructeurs ont progressivement racheté les différentes briques pour les intégrer et conserver la valeur, éviter que d’autres fassent des moteurs par exemple qui leur fassent concurrence. Aujourd’hui, les constructeurs ont compris l’importance de la transition, le besoin de se rapprocher des gens dont c’est le métier mais tout en restant dans la coopération.

Pauline Ducamp
https://twitter.com/PaulineDucamp Pauline Ducamp Cheffe de service BFM Auto