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La grande distribution paie-t-elle mieux les producteurs laitiers comme elle l'affirme?

Le bras de fer entre les producteurs de lait et le géant Lactalis n'est pas terminé. (image d'illustration)

Le bras de fer entre les producteurs de lait et le géant Lactalis n'est pas terminé. (image d'illustration) - Philippe Huguen - AFP

Le patron de Carrefour affirme sur BFMTV que son enseigne paie certains produits comme le lait plus cher mais que les industriels récupèrent la marge. Les agriculteurs contestent cette version.

Les industriels s'accaparent-ils les marges des prix payés par la distribution au détriment des agriculteurs? Alors que les négociations commerciales doivent s'achever le 1er mars, les couteaux sont tirés entre les enseignes et leurs fournisseurs sur fond de guerre des prix.

Invité ce lundi sur BFMTV, Alexandre Bompard, le PDG de Carrefour, assure que son groupe a déjà revalorisé les prix de certains produits agricoles et qu'il ne peut pas aller plus haut du fait de la crise économique et de la demande de prix bas de ses clients.

Dans l'esprit des états généraux de l'alimentation, on a revalorisé les prix du lait, de la viande et de plein d'autres produits, assure Alexandre Bompard. Il y a encore une ou deux tensions sur les oeufs, la volaille... On va arriver à un accord après le 1er mars."

Et le patron de Carrefour de citer l'exemple du lait. Symbole de la paupérisation du monde agricole, le prix du lait a fait l'objet d'efforts de la part des distributeurs depuis trois ans.

On a revalorisé à hauteur de 15% depuis deux ans le prix du lait, assure le patron de Carrefour. Lorsque j'achète le lait aux grands industriels laitiers, j'achète 10 à 15% de plus que ce je payais. C'est l'esprit des états généraux de l'alimentation. Je ne le paie pas directement à l'agriculteur. Quand je parle aux coopératives laitières, elles me disent: "j'ai à peu près le même prix qu'il y a trois ans avant vos augmentations"."

Le lait, l'arbre qui cache la forêt

La grande distribution paie-t-elle plus cher son lait depuis quelques années? Cela semble être effectivement le cas.

Le lait a été la filière la plus emblématique car c'est une production qui souffre beaucoup et se mobilise, reconnaît Dominique Chargé, président de La Coopération Agricole. Ma coopérative s'apprête d'ailleurs à reverser 10 euros les 1000 litres de plus aux producteurs grâce à cette revalorisation."

Les 1000 litres de lait, qui étaient vendus aux alentours de 330 euros en 2017, sont vendus aujourd'hui 378 euros. Il y a bien eu un effort de la part de la grande distribution.

En revanche, les coopératives semblent bien en avoir profité. "A chaque fois qu'il y a une revalorisation de tarif, nous gagnons plus", reconnaît Dominique Chargé, écartant l'hypothèse des marges cachées des industriels. Du moins pour le lait de consommation.

Sauf que ce lait de consommation érigé ainsi en symbole ne représente qu'une petite partie du lait acheté - aux alentours de 10%. Et surtout, les négociations portent sur quantité d'autres productions pour lesquelles la grande distribution n'est pas disposée à payer plus cher. Comme les volailles ou la viande bovine.

Aujourd'hui, nous assistons à une hausse très importante des matières premières: le soja a fait +40%, les céréales +20%, détaille Dominique Chargé. Nous avons une revalorisation de 20 à 25% du coût alimentaire pour les volailles et les bovins et la distribution ne veut entendre parler de hausse des tarifs."

600 millions de marges supplémentaires

Et alors que la loi Egalim a réhaussé le seuil de revente à perte afin que les distributeurs gagnent plus d'argent pour pouvoir acheter plus cher, il semble que ses marges n'aient pas afflué vers le monde agricole.

Nous attendons toujours le ruissellement, insiste Dominique Chargé. Il y a 600 millions d'euros de marges supplémentaires qui ont été réalisé sur le Coca-cola, l'Evian ou le Nutella qui devaient revenir aux agriculteurs, ce qui n'a pas été le cas."

Ces marges supplémentaires, la grande distribution préfère les consacrer à la baisse des prix alors que les fournisseurs réclament des hausses de tarifs.

C’est inconcevable en période de crise économique, estime dans Le Figaro Jacques Creyssel, le délégué général de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD). Nous avons le sentiment que nos interlocuteurs font comme si les consommateurs n’existaient pas."

D'où le dialogue de sourd actuel avec d'un côté, des producteurs qui ont perdu des débouchés (restauration, exportations) et qui ont vu leurs coûts grimper et de l'autre, des distributeurs qui assurent ne pas pouvoir se permettre d'augmenter leurs tarifs en pleine crise économique majeure.

Des producteurs qui estiment qu'il y a un abus de pouvoir de la part de la grande distribution.

C'est à l'Etat de prendre la responsabilité de redistribuer en prenant l'argent aux ménages aisés et ce n'est pas aux distributeurs de décider qui doit payer les conséquences de la crise en refusant de revaloriser nos tarifs", conclut Dominique Chargé.
Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco