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Après le temps de la restructuration, l'heure du rebond pour le financement participatif?

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Après l'effervescence, de nombreux acteurs de la finance participative ont disparu. Mais ceux qui ont résisté ont de sérieux atouts en main. Décryptage de notre expert Guillaume Almeras, fondateur du site de veille et de conseils Score Advisor.

Il y a un peu plus d’un an, Unilend, l’une des premières plateformes françaises de crowdlending (segment du financement participatif permettant aux particuliers de prêter à des entreprises) annonçait qu’elle cessait ses activités. A cette occasion, nous décrivions dans un article le fragile modèle économique du crédit participatif et combien les fantasmes – vifs dans les médias français – concernant un prochain et inévitable remplacement des banques par de nouveaux acteurs en avaient masqué la réalité.

Deux ans plus tôt, de tels jugements nous valaient souvent des réactions outrées, nous expliquant que nous n’avions vraiment rien compris à la révolution financière en cours et nous accusant d’être à la solde du lobby bancaire. Rien de tel avec cet article cependant mais des réactions assez nombreuses partageant notre constat et demandant, dès lors, que faire à présent?

Aujourd’hui, une réponse convaincante à cette question est apportée par Fabien Michel, que nous avons rencontré, directeur général de la plateforme de crowdlending PretUp (dont il est également le fondateur), ainsi que d’Unilend, qui existe donc encore et qui a changé d’équipe et d’actionnaires. Les deux plateformes sont la propriété de Partners Finances (Groupe Mentor), spécialisé dans la restructuration de crédits. A leur tête, Fabien Michel paraît un vétéran dans le petit monde de la finance participative française. Laquelle a, depuis un peu plus d’un an, engagé une sérieuse restructuration.

Modèles économiques clarifiés

Ce faisant, son modèle économique est aujourd’hui nettement clarifié. Il repose d’abord sur une clientèle spécifique et fidèle de plusieurs dizaines de milliers de particuliers – c’est pourquoi il a été choisi de conserver la marque Unilend, à côté de PretUp. Une clientèle active et étonnamment avertie qui, face aux risques de défaut des emprunteurs, a spontanément adopté une attitude de très forte diversification de ses placements.

"Les particuliers qui prêtent à des entreprises par l’intermédiaire de nos deux plateformes, explique Fabien Michel, investissent en moyenne 2.500 à 3.000 euros, de plus en plus souvent à travers des tickets de très faible montant, de l’ordre de 100 euros, qu’ils répartissent sur 20 à 30 projets différents".

Du côté des entreprises emprunteuses, la cible s’est également clarifiée. Celle pour laquelle, affirme Fabien Michel, "il y a un vrai besoin de financement complémentaire par rapport aux banques". Cela concerne beaucoup de très petites entreprises bien entendu mais, particulièrement, celles ayant des besoins de financement autour de 100.000 euros et qui réalisent un chiffre d’affaires de 7 à 8 millions d'euros.

Pour l’essentiel, il s’agit de besoins de trésorerie mais aussi de dépenses de marketing ou de logiciels, pour lesquelles il manque un actif matériel pour solliciter les banques. Les taux des concours pour ces entreprises peuvent atteindre 8,5% (soit un rendement de 3% net d’impôt et de risques pour les prêteurs) car, d’un impact limité sur de courtes échéances et des montants modestes, le taux compte moins pour les emprunteurs que la rapidité de réponse et de mise en place.

La réactivité comme pilier

C’est donc le troisième pilier du modèle : la réactivité. Une réponse sous 24 ou 48 heures. Acquise à travers la standardisation des concours, la disponibilité des analystes crédit et un process d’octroi limité à deux niveaux de décision. Le tout avec une interface de suivi de leurs engagements, pour les prêteurs, plus élaborée que celles que fournissent les banques, ainsi qu’une nécessaire maîtrise des coûts. Unilend employait 16 personnes. Aujourd’hui, six personnes suffisent pour faire tourner les deux plateformes Unilend et PretUp.

Sur la base d’un tel modèle, d’assez nombreuses extensions peuvent être envisagées : le crédit interentreprises, une plus forte délégation de gestion proposée aux prêteurs (avec l’option Autolend, Unilend se charge des placements pour le compte des prêteurs, sur la base des critères prédéfinis par ces derniers), des émissions obligataires, le renforcement des cofinancements avec des institutionnels – notamment publics, intervenant en financement ou, pourquoi pas, en garantie vis-à-vis des plateformes de crédit participatif, comme au Royaume-Uni.

Au-delà, on peut encore envisager le financement de la création d’entreprises, le développement en direction de l’escompte de créances ou le reverse factoring et l’intégration de services complémentaires en architecture ouverte… Les possibilités sont multiples.

Cela, néanmoins, n’est pas à l’ordre du jour. Car il faut encore mieux installer le modèle, proposer davantage de projets à financer et, pour tout cela, trouver le moyen de lever de fortes contraintes qui pèsent sur le développement. Des contraintes qui, de manière très intéressante, amènent à reconsidérer certaines idées trop vite reçues sur l’économie numérique.

Ainsi veut-on que celle-ci concerne en priorité les jeunes. Et l’on ne cesse de scruter à cet effet – non sans fantasmes, encore une fois – les comportements des générations Y et Z, les digital natives. Pourtant, la clientèle d’Unilend a en moyenne 45 ans et elle appartient plutôt aux CSP+.

C’est en fait la même clientèle que celle, majoritaire, des banques en ligne, ainsi que des applis d’hébergement, de voyage et de VTC. En France, la révolution digitale - surtout financière mais pas uniquement - reste largement portée par des cadres, plutôt masculins, bien engagés dans la quarantaine. Une clientèle avertie mais aussi la plus exigeante sans doute et qu’à ce stade, il reste difficile d’élargir.

Au coeur de la transformation numérique

Avec internet, il y a encore la vision répandue d’un monde hyper-connecté, où les informations fusent, à la portée de tous. "Dans le cadre de leurs activités, constate cependant Fabien Michel, les chefs d’entreprises – les emprunteurs potentiels que nous visons – ne sont pas sur internet. Je ne connais même pas un site généraliste qui pourrait en rassembler la plupart. Rien à voir avec les particuliers à la recherche d’un financement immobilier. Sachant que nos possibilités de démarchage sont très limitées, c’est pour nous un vrai problème. Comment nous faire mieux connaitre de ceux qui pourraient bénéficier de nos prêts?". Dans ces conditions, il faut davantage compter, d’une manière beaucoup plus classique, sur la constitution d’un réseau de prescripteurs et d’apporteurs d’affaires.

On attend généralement enfin que dans un monde connecté se développent sans entraves et en transparence des services ubiquitaires et partagés. Avec la deuxième directive sur les services de paiement, la réglementation financière favorise ainsi la circulation et la mutualisation des données clients. En fait, prévient Fabien Michel, "on ne peut compter que plus de 5% à 10% des particuliers, comme des entreprises, acceptent de fournir les identifiants des comptes qu’ils peuvent posséder dans différents établissements. Dans ces conditions, il faudra encore quinze ans avant que l’agrégation de comptes entre véritablement dans les mœurs !"

On le voit, si la finance participative a pu susciter de nombreux fantasmes, elle est aujourd’hui au cœur des réalités et des difficultés de la transformation digitale. Plus que les banques encore et plus que la plupart des fintechs sans doute, lesquelles attirent toujours assez facilement les investisseurs. De sorte que la lucidité résolue qu’ont acquise les acteurs de la finance participative qui ont résisté aux difficultés, pourrait bien représenter pour eux, à présent, un atout décisif.

Guillaume Alméras, fondateur de Score Advisor