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Crowdlending : les vraies raisons d’un échec

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Pionnier du financement participatif en France, Unilend vient de cesser ses activités et les commentaires que l’on lit un peu partout à ce propos sont assez surprenants. Comme s’ils évitaient de se rendre à certaines évidences.

Dans l’ensemble, on déplore la disparition d’un des premiers acteurs, en France, d’un mode de financement alternatif à celui des banques. Lancé en novembre 2013, Unilend a en effet financé 427 projets portés par des petites entreprises pour 33 millions d'euros, selon une formule de crowdlending, c’est-à-dire de prêts de particuliers à des entreprises contre une rémunération avantageuse (à ne pas confondre donc avec le crowdfunding qui consiste en dons de particuliers pour des projets, le plus souvent portés par d’autres particuliers). Unilend aurait ainsi réussi à mobiliser plus de 15 000 prêteurs.

Toutefois de quoi parle-t-on !? Personne ne le souligne mais 427 projets financés pour 33 millions d'euros sur 5 ans, cela représente une activité de crédit très nettement inférieure à celle… d’une banale agence bancaire. Sachant que, pour cela, Unilend employait 16 personnes, il est clair qu’un problème ne pouvait manquer de se poser.

Unilend n’était pourtant pas un cas unique. En septembre 2018, toutes ensemble, les plateformes de crowdlending françaises ont prêté 7,7 millions d'euros à 50 projets. Un peu plus qu’une agence bancaire standard donc et, non, ce n’est pas une plaisanterie, quoique cela ne semble faire tiquer personne. Néanmoins, Unilend, septième plateforme de crowdlending française, sera parvenue à lever de 10 à 12 millions d'euros auprès de quatre investisseurs. On peut se demander sur quelle base.

Une rémunération réelle trop maigre à ses prêteurs

Se rémunérant essentiellement à travers une commission de 4%, Unilend réalisait un chiffre d’affaires largement insuffisant pour payer 16 collaborateurs et supporter d’importants frais de marketing - nécessaires dès lors que les plateformes de crowdlending sont nombreuses (plus d’une quinzaine). Encore une fois, cependant, Unilend n’était pas un cas unique et, si l’on veut bien se rendre à l’évidence, il faut parler, pour l’ensemble du secteur, de plateformes souvent surcapitalisées compte tenu d’un marché quasi-inexistant. Des plateformes dont le modèle économique parait de plus peu tenable.

Malgré un taux moyen de prêt de 7,18%, Unilend offrait une rémunération réelle trop maigre à ses prêteurs, compte tenu des risques et de la fiscalité et, réciproquement, proposait des financements chers pour les emprunteurs. Des financements qui, cependant, ne pouvaient pas même représenter une solution de recours face aux refus des banques car, pour attirer les prêteurs, les plateformes se doivent d’être beaucoup plus sélectives que ces dernières – sur son site, Unilend affichait que seulement 1,04% des demandes de prêts qu’il recevait étaient proposées aux prêteurs !

Certes, pour les entreprises emprunteuses, la mise en place des financements est rapide et il n’est pas demandé de garanties. Mais que valent ces avantages face à la quasi-certitude d’échouer, dès lors que 98% des demandes sont retoquées ? A cet égard, cependant, les plateformes auront fait peu d’efforts pour accompagner les emprunteurs potentiels, ne serait-ce qu’en rendant beaucoup plus transparents leurs critères d’évaluation. Quelle peut être leur stratégie dès lors ? Comme pour beaucoup de fintechs, il s’agit de finir par travailler pour les banques ou bien de survivre plus longtemps que leurs concurrents, en séduisant les investisseurs, pour se retrouver quasiment seules à dominer leur marché.

Le crowdlending a la cote au Royaume-Uni

Ce marché est pourtant quasi inexistant et si l’on considère les exemples internationaux – ce que personne ne fait en l’occurrence – on est conduit à se demander si le crowdlending n’a pas tout en fait de la fausse bonne idée. Aux Etats-Unis, les plateformes les plus importantes sont rapidement devenues de simples rabatteurs de crédits en masse pour les banques, dans des conditions de plus en plus douteuses. De sorte qu’Arnaud Laplanche, le créateur de la première plateforme mondiale, Lending Club, a été contraint de démissionner et les plus grands sites de crowdlending américains, ont dû réduire fortement leur voilure.

C’est en Asie que les financements sont les plus importants mais les plus soumis également à des escroqueries, comme l’a notamment marqué le scandale d’Ezubao, l’une des principales plateformes chinoises. En Europe, les financements en crowdlending sont très majoritairement réalisés au Royaume-Uni. Où Zopa, plateforme historique, a pourtant dû multiplier les partenariats (Uber, Metro Bank, Airbnb, Unshackled, Saffron) pour recruter des emprunteurs, tandis que son taux de défaillances ne cessait de monter.

Lorsque les plateformes de crowdlending se sont lancées, elles se sont présentées comme une solution à la restriction des crédits aux entreprises par les banques. Les statistiques ne validaient pas un credit crunch d’ampleur pourtant le discours a pris, dans un contexte où tout ce qui pouvait faire ombrage aux banques et les mettre en cause était favorablement reçu. Retrospectivement, c’est peut-être là le problème fondamental. On postule trop rapidement une sorte d’insuffisance chronique de l’offre bancaire.

Aujourd’hui, Unilend explique plutôt sa faillite par des taux très et trop bas, qui poussent les banques à accorder facilement des crédits. Ici, encore, les chiffres ne sont pas vraiment au rendez-vous (en 2017, les banques françaises ont plutôt réduit leurs bilans) mais personne ne remarque ce que cette explication sous-entend : que les banques remplissent plutôt bien leur rôle finalement !

En fait, il faut aller plus loin. Si l’on considère non seulement que le marché du crowdlending n’a pas décollé en France mais encore que n’y sont pas apparus non plus ces prêteurs en ligne de dernier recours pour particuliers et entreprises aux taux totalement usuraires qui fleurissent dans les pays anglo-saxons, on peut être tentés de considérer que c’est peut-être tout simplement que les banques de détail françaises jouent assez bien leur rôle et qu’elles représentent à ce titre un levier économique assez précieux. Le reconnaître prend certes à défaut le discours systématiquement critique vis-à-vis des banques qui s’est installé depuis une dizaine d’années. Mais cela permettrait d’éviter un certain nombre d’illusions.

Guillaume ALMERAS