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SFR Numericable rêve toujours de Bouygues Telecom

"SFR Numericable est l'acheteur naturel de Bouygues Telecom", selon Dexter Goei, bras droit de Patrick Drahi

"SFR Numericable est l'acheteur naturel de Bouygues Telecom", selon Dexter Goei, bras droit de Patrick Drahi - Fred Dufour AFP

L'opérateur a indiqué à des analystes financiers être prêt à proposer 8 milliards d'euros pour racheter la filiale de Bouygues. Mais un tel rachat sera difficile sans l'aide de Free.

L’encre du contrat de vente de SFR était à peine sèche que Patrick Drahi pensait déjà au coup d’après: un rachat de Bouygues Telecom. Dès l’été 2014, le président de SFR Numericable a commencé à s’activer en ce sens. Le 20 novembre, son bras droit Dexter Goei est sorti du bois en déclarant publiquement sa flamme à Bouygues.

Récemment, SFR Numericable a franchi une nouvelle étape en indiquant aux analystes financiers combien il était prêt à payer. "Numericable communique déjà sur un prix de 8 milliards d’euros", indique une étude d’OFG Recherche parue le 26 janvier, qui ajoute: "les économies que pourraient apporter le rapprochement sont déjà chiffrées à 2 milliards d’euros". Un chiffre qui a aussi été donné à d'autres analystes financiers. Interrogé sur ces chiffres, SFR Numericable se refuse à les commenter.

La somme que veut Bouygues

Au demeurant, un tel montant n’est pas surprenant. SFR Numericable s’aligne ainsi sur la somme proposée par Orange lors de sa tentative avortée de rachat de Bouygues Telecom du printemps 2014. "Cette tentative n’avait pas abouti car Orange n’avait pas les moyens de verser une telle somme en cash, et qu’à Bercy, Arnaud Montebourg s’était opposé à un paiement en actions", assure un négociateur. Mais une telle somme reste bien supérieure aux 5 milliards d’euros proposés par Free il y a un an.

Obstacles à surmonter

Reste toutefois deux gros obstacles à surmonter. D’abord, Martin Bouygues affirme ne pas être vendeur de son opérateur mobile, même si d'autres au sein du groupe de BTP ont tenu des propos plus ambigus sur ce sujet. "Nous ne sommes pas pressés de vendre, mais la porte est ouverte", a ainsi déclaré auprès des investisseurs un responsable du groupe, cité par une étude d'Exane BNP Paribas.

Surtout, Free refuse obstinément de donner le moindre coup de pouce à ce rachat, et serait même heureux de le voir échouer. "La consolidation ne peut pas se faire sans nous pour des raisons de concurrence. Le paysage à quatre opérateurs est donc là pour durer", clamait le fondateur de Free Xavier Niel le 4 novembre sur BFM Business.

Cette opposition s’explique par la franche inimitié entre Patrick Drahi et Xavier Niel. Mais peut être que le trublion des télécoms françaises n’a pas perdu tout espoir de mettre un jour la main sur Bouygues Telecom.

Drahi peut-il réaliser son rêve sans Niel?

La question est donc de savoir si Patrick Drahi peut racheter Bouygues Telecom sans aucun accord préalable avec Free. Dans un tel scénario, SFR Numericable signerait un accord de rachat avec Bouygues, et demanderait ensuite un feu vert à l’Autorité de la concurrence française. Celle-ci peut alors soit refuser, soit accorder un feu vert au prix d’importantes cessions: fréquences, antennes, base de clientèle…

A en croire les experts interrogés, un tel scénario n’est pas totalement impossible, mais bien plus complexe pour SFR Numericable. D’abord, ce scénario est bien plus risqué financièrement. Dans cette hypothèse, il devient impossible de savoir à l'avance combien d'argent rapportera la vente d'actifs. Pire: la somme pourrait même être quasi-nulle. Jean-Paul Tran Thiet, avocat associé chez White & Case, explique: "lorsque le gendarme de la concurrence impose la cession d’un actif, il accorde en général 6 à 18 mois à l’acquéreur pour vendre cet actif en se débrouillant tout seul. Si au bout de cette période, l’acquéreur n’est pas arrivé à vendre l’actif, alors le processus de cession est repris par un mandataire, qui vend l’actif à n’importe quel prix, y compris bradé". Un peu dur à avaler pour des actifs qui valent probablement quelques milliards d’euros: rappelons que Free avait offert 1,8 milliard d’euros pour racheter le réseau et les fréquences de Bouygues Télécom. 

Upfront buyer

Ensuite, sans accord préalable avec Free, un tel rachat est aussi plus risqué sur le plan juridique. En effet, demander un feu vert en amenant d'emblée un repreneur clé-en-mains pour les actifs permet de mettre toutes les chances de son côté. C'est ce que Bouygues avait fait lorsqu'il a voulu racheter SFR. C'est aussi ce qui s'est passé lors des rachats récents dans les mobiles en Allemagne, Autriche et Irlande, où l'acquéreur a déposé sa demande, avec, dans son dossier, un contrat avec un opérateur virtuel.

Inversement, demander un feu vert sans amener de repreneur dans ses bagages augmente le risque de rejet. Le gendarme de la concurrence peut même, dans les cas où la revente d'actifs est cruciale, demander à l'acquéreur de présenter un dossier avec un repreneur identifié.

Interrogé, SFR Numericable botte en touche: "nous sommes exclusivement mobilisés et concentrés sur l'intégration de SFR". De con côté, Bouygues renvoie à ses déclarations de l'an dernier: "Bouygues réaffirme que sa filiale Bouygues Telecom est en mesure de poursuivre sa stratégie stand alone". Quant à Free, il se refuse à tout commentaire.

Jamal Henni