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Lafarge mis en examen dans l'affaire du financement de Daesh

L'audition de ce jeudi a débouché sur la mise en examen du cimentier pour "complicité de crimes contre l'humanité" dans l'affaire du financement de l'État islamique.

L'entreprise Lafarge, accusée d'avoir financé des groupes jihadistes dont l'organisation État islamique pour maintenir son activité en Syrie, a été mise en examen ce jeudi après son audition chez les juges d'instruction en tant que personne morale.

Après deux ans d'une enquête hors norme, les magistrats ont décidé cette mises en examen du cimentier pour des motifs lourds: "complicité de crimes contre l'humanité", "financement d'une entreprise terroriste" et "mise en danger délibérée de la vie" de salariés.

Après avoir déjà mis en examen huit cadres et dirigeants dont Bruno Lafont, PDG de Lafarge de 2007 à 2015, pour financement d'une entreprise terroriste et/ou mise en danger de la vie d'autrui, les juges entendent donc l'entité Lafarge SA, la holding actionnaire à 98% de la filiale syrienne Lafarge Cement Syria mise en cause.

Les regrets de Lafarge

Dans un communique, "Lafarge SA reconnaît que le système de supervision de sa filiale syrienne ne lui a pas permis d'identifier les manquements survenus à la suite d'une violation sans précédent des règlements et des règles de conformité internes par quelques personnes qui ont quitté le groupe".

Cependant, l'entreprise entend exercer un recours contre des "infractions reprochées qui ne reflètent pas équitablement les responsabilités de Lafarge SA", annonce-t-elle, sans préciser si elle vise ainsi l'intégralité des chefs de mise en examen ou une partie seulement. Un tel recours, qui consiste à demander l'annulation d'une mise en examen, est examiné par la chambre de l'instruction.

"Nous regrettons profondément ce qui s'est passé dans notre filiale syrienne et, dès que nous en avons été informés, nous avons immédiatement pris des mesures fermes. Aucune des personnes mises en examen n'est aujourd'hui dans l'entreprise", a ajouté Beat Hess, président du conseil d'administration de LafargeHolcim, qui est la maison-mère de Lafarge SA.

"À plusieurs reprises, y compris aujourd'hui devant les juges d'instruction, la société Lafarge SA a confirmé que des erreurs individuelles inacceptables ont été commises en Syrie jusqu'à l'évacuation du site en septembre 2014, ce qu'elle regrette et condamne avec la plus grande fermeté. La société continuera à pleinement coopérer avec les autorités judiciaires dans cette affaire", a-t-elle ajouté.

13 millions d'euros

Le groupe français, qui a fusionné en 2015 avec le suisse Holcim, est soupçonné d'avoir versé au total près de 13 millions d'euros entre 2011 et 2015 pour maintenir son usine de Jalabiya, dans le nord de la Syrie, alors que le pays s'enfonçait dans la guerre.

Ces sommes, qui ont bénéficié en partie à des groupes armés dont l'organisation jihadiste Etat islamique (EI), correspondaient notamment au versement d'une "taxe" pour la libre circulation des salariés et des marchandises et à des achats de matières premières - dont du pétrole - à des fournisseurs proches de l'EI, d'après l'enquête.

"Lafarge a sacrifié ses salariés et pactisé avec des entités terroristes en toute connaissance de cause: elle doit répondre judiciairement de cette complicité de crimes contre l'humanité", a déclaré à Marie Dosé, avocate de l'ONG Sherpa, partie civile, l'une des premières à avoir déposé plainte contre le cimentier en septembre 2016.

L'ONG avait écrit aux juges le 11 mai pour leur demander de monter d'un cran dans les responsabilités en retenant le chef d'accusation de "complicité de crimes contre l'humanité". Une telle décision, "inéluctable" selon Sherpa, constituerait une première mondiale pour une entreprise.

J.-C.C. avec AFP