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Avions de combat: comment les Américains grignotent peu à peu l'Europe avec le F-35

Au cœur du Scaf (Système de combat aérien du futur), le NGF, Next Generation Fighter, l'avion de combat européen de 6e génération

Au cœur du Scaf (Système de combat aérien du futur), le NGF, Next Generation Fighter, l'avion de combat européen de 6e génération - Dassault Aviation

En attendant le NGF, l'avion du Scaf qui arrivera en 2040, l'américain Lockheed Martin déploie une stratégie commerciale agressive en Europe avec le F-35. Une dizaine de pays de l'UE ont déjà cédé.

"Rien ne sert de courir, il faut partir à point". Cette maxime de La Fontaine peut-elle s'appliquer au Scaf? Le système de combat européen du futur que préparent Dassault et Airbus avec le financement de la France, l'Allemagne et l'Espagne devrait être le meilleur avion du monde, oui mais pas avant 2040.

En attendant, avec son F-35, Lockheed Martin capte les contrats de pays dont les appareils seront obsolètes bien avant son arrivée. L'Américain promet de livrer d'ici à 2030 ce qui réduit peu à peu le potentiel commercial du NGF, l'avion de combat de 6e génération au cœur du Scaf. Selon l'expert Gareth Jennings, il devrait y avoir plus de 500 F-35 en Europe en 2035, soit 5 ans avant l'arrivée de l'avion européen.

Le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l'Italie, la Norvège, la Belgique et la Suisse ont déjà passé des commandes. Cette liste pourrait désormais s'allonger avec l'Espagne, la Grèce et la République Tchèque qui seraient également en discussion avec Lockheed Martin.

Prise la main dans le sac à la suite de révélations d'un cadre du constructeur américain lors d’une session du Royal Institute of International Affairs, le ministère espagnol s'est empressé de démentir.

"Nous excluons d’entrer dans le projet F-35. Notre engagement d’investissement est dans le SCAF", a déclaré son porte-parole en précisant que le budget ne permettrait même pas de financer à la fois l'achat de 50 avions américains et le programme Scaf.

Mais lors du salon aéronautique de Dubaï, Greg Ulmer, vice-président exécutif de Lockheed-Martin, assure être en pourparlers avec des responsables du gouvernement espagnol.

"Je comprends qu’ils ont publié une [déclaration] différente, mais nous continuons d’entendre de leur part qu’ils s’intéressent au F-35", maintient Greg Ulmer.

Il ajoute que c'est surtout au F-35B, que portent les discussions. Ce modèle à décollage court (VTOL) est le plus adapaté aux porte-aéronefs de la marine espagnols.

En attendant le Scaf...

Le cas de l'Espagne, pourtant partenaire du programme, illustre parfaitement l'avantage des Américains dans cette course aéronautique. Pour remplacer une flotte de 50 appareils -dont la moitié en version "marine" avec le F-35B STOVL ("Short Take Off Vertical Landing", pour aéronef à décollage court et à atterrissage vertical)- qui devront être remplacés au plus tard dans une dizaine d'années. Madrid ne pouvant attendre le NGF pourrait opter pour le F-35, a expliqué à Gareth Jennings, un responsable de Lockheed Martin.

Ce même argument aurait joué pour la Suisse et pourrait convaincre la Grèce, la République Tchèque et la Roumanie de s'armer américain au détriment d'une solution européenne.

En Suisse le choix du Conseil Fédéral crée des remous car si les F-35 a été proposé à un tarif inférieur au Rafale, ce chasseur bombardier ne serait pas adapté aux missions de surveillance de l'aviation hélvétique. Mais aussi, les coûts de maintenance seraient exhorbitants de l'aveu même des autorités américaines. La Commission de gestion du Conseil national a d'ailleurs décidé d'examiner "la légalité et l'opportunité de certains aspects de la procédure d'évaluation". Elle entamera ses travaux en février 2022 et communiquera les résultats "en temps voulu".

Même l'Allemagne a un temps hésité à signer avec le constructeur américain rappelle Challenge. Pour ne pas mettre en danger le programme Scaf et sous la pression d'Airbus et de la France, Berlin a finalement fait machine arrière. En 2018, Angela Merkel a même pousser Karl Müllner, chef d’état-major de l’armée de l’air allemande, à prendre sa retraite pour ses velléités à remplacer ses Tornado par des F-35.

Un enjeu pour l'Otan

La guerre qui oppose le F-35 au Scaf n'est pas seulement commerciale. Elle repose aussi pour l'Otan sur des enjeux géostratégiques en Europe. A l'exception de la Suisse qui n'en fait pas partie, les sept pays européens qui ont commandé des F-35 sont membres de l'Otan tout comme l'Espagne, la Grèce, la République Tchèque et la Roumanie, soit 11 pays sur les 30 pays membres de l'Alliance, Etats-Unis compris.

En juin dernier, le général américain Tod Wolters, commandant suprême des forces alliées de l'OTAN en Europe et chef du commandement américain en Europe, a tenté de convaincre les pays partenaires du programme Scaf, mais aussi le Royaume-Uni qui planche sur le Tempest, un avion de combat de 6e génération, de rendre compatibles les infrastructures numériques des deux projets avec celui des Etats-Unis. Il estime que, du point de vue de l'alliance transatlantique, les trois systèmes de combat aériens doivent pouvoir collaborer afin d'échanger des données tactiques.

Une compatibilité qui serait perçue comme un coup dur pour la souveraineté européenne en matière de défense, mais qui permettrait aussi de faire du F-35 un avion compatible avec l'Europe afin de convaincre d'autres pays de l'Union européenne de céder aux sirènes de Washington.

Pascal Samama
https://twitter.com/PascalSamama Pascal Samama Journaliste BFM Éco