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Engie envisage de se séparer de sa patronne Isabelle Kocher

Le conseil d’administration du groupe s’est montré très critique sur l’évaluation de la directrice générale Isabelle Kocher. Il estime que la vente des infrastructures gazières nécessite de changer la gouvernance du groupe.

C’est la dernière ligne droite. Engie décidera d’ici quelques semaines de l’avenir de sa directrice générale. Isabelle Kocher termine son mandat en mai prochain mais la décision de son renouvellement sera prise en tout début d’année. Le prochain conseil d’administration du 17 décembre s’annonce décisif alors qu’il a planché, ces dernières semaines, sur l’évaluation de la directrice générale. Un second mandat semble mal embarqué alors que "le conseil d’administration s’oriente vers un changement de gouvernance", expliquent plusieurs sources proches du groupe.

Il y a un mois, le conseil d’Engie s’est réuni pour plancher sur la stratégie d’Isabelle Kocher. Ce séminaire a cristallisé la rupture entre le conseil d’administration et la directrice générale. D’après nos informations, le président, Jean-Pierre Clamadieu, lui a demandé de quitter la réunion pour que les quatorze administrateurs débattent de son bilan, sans elle. Et selon plusieurs sources, deux d’entre eux, parmi les piliers du conseil, ont été "très critiques".

Rupture avec son conseil d’administration

En premier, le président de Safran, Ross McInnes, dont les saillies régulières contre Isabelle Kocher sont qualifiées d’"agressives" par des cadres du groupe. Mais la réussite de Safran, et de son duo avec le directeur général Philippe Petitcolin, lui confèrent une légitimité incontestable au sein du conseil d’administration d’Engie. Sa proximité avec Jean-Pierre Clamadieu fait d’ailleurs dire à certains qu’il dit tout haut ce que le président pense tout bas. L’ancien patron d’Airbus, Fabrice Brégier, est l’autre poids lourd du conseil à cibler la stratégie d’Engie. "Il a une stratégie alternative de rationalisation et de scission du groupe" explique un proche. Sa présence au comité des nominations ne plaide pas en faveur du renouvellement du mandat d’Isabelle Kocher. D’autant que la présidente de ce comité, Françoise Malrieu, ne soutient plus la directrice générale du groupe. "Un fossé s’est créé entre Isabelle Kocher et le conseil d’administration", tranche l’un de ses membres. Contactée, la direction du groupe n’a pas souhaité nous répondre.

Tous reprochent à la patronne d’Engie de ne pas être assez opérationnelle et impliquée dans l’exécution de sa stratégie. "Son équipe managériale est trop faible", cible un dirigeant. Sur la stratégie, les divergences aussi sont fortes. Le conseil pousse depuis plusieurs mois à une scission des infrastructures gazières de l’ancien Gaz de France. Autorisées par la loi Pacte, elle permettrait de vendre le réseau de transport de gaz (GRT Gaz) et sa filiale de GNL (Elengy), ainsi que la distribution (GRDF) et le stockage (Storengy).

Un projet complexe qui nécessite un nouveau patron

Isabelle Kocher a toujours rejeté ce démantèlement qui rapporterait plusieurs milliards d’euros à Engie et relancerait son cours de Bourse. "Le marché ne comprend pas ce qu’on fait, soupire un dirigeant. Engie a trop de métiers sans synergies et est sous-valorisé en Bourse". Le cours de Bourse est l’autre point noir du bilan d’Isabelle Kocher. Il a stagné depuis sa prise de fonction en juin 2016 et la présentation faite aux marchés en février dernier n’a rien changé. Il y a une semaine, Isabelle Kocher a défendu son bilan en soulignant qu’il avait repris 20% depuis un an. La directrice générale d’Engie prévoit aussi que le bénéfice augmentera de 7% en 2020 et 2021 tout en reconnaissant le "profil atypique" du groupe.

Mais les principaux concurrents d’Engie, les allemands E.On et RWE, l’italien Enel et l’espagnol Iberdola se sont massivement réorganisés pour se spécialiser, alors que le groupe français dispose encore de quatre métiers : la production, les infrastructures, les services et le nucléaire en Belgique. Autant d’arguments que les administrateurs d’Engie ont mis sur la table, lors du séminaire, pour justifier une vente des réseaux. Le signe aussi qu’ils s’opposent à la directrice générale sur ce désaccord stratégique.

Direction par intérim

Le projet semble en tout cas avoir été imposé à Isabelle Kocher qui, il y a quelques semaines, a informé les syndicats d’Engie, CGT en tête, de son existence. Il doit être annoncé au premier semestre, en parallèle de la décision sur le mandat de la directrice générale. "Les deux décisions sont liées et seront rapidement décidées, précise un proche du groupe. Il s’agit d’un projet complexe qui nécessite de changer de dirigeant". Les administrateurs d’Engie privilégient un dirigeant très opérationnel avec une forte expérience industrielle pour mener un tel projet. Les profils de Philippe Petitcolin chez Safran ou Carlos Tavares chez Peugeot sont souvent cités comme exemple. Aucun processus de recherche n’a été lancé mais l’idée d’une direction générale par intérim, en interne, est envisagée en attendant le recrutement d’un nouveau patron. Sur le modèle de ce qu’a fait Jean-Dominique Senard chez Renault.

Reste à savoir comment l’Etat, actionnaire d’Engie à 24%, se positionnera. Bercy attend que le conseil d’administration se détermine pour s’exprimer. Mais le ministère de l’Economie pointe, depuis plusieurs mois, le mauvais parcours boursier du groupe. Un handicap d’autant plus lourd que l’Etat veut sortir d’Engie au plus vite. Il prévoit d’ailleurs d’alléger encore sa participation en 2020. Le ministre de l’Economie Bruno Le Maire est politiquement favorable au maintien d’Isabelle Kocher. Mais la décision finale sera prise à l’Elysée. Selon plusieurs visiteurs réguliers des équipes d’Emmanuel Macron, le président de la République reste très critique à l’encontre de la patronne d’Engie. En 2016, lorsqu’il était ministre de l’Economie, il n’avait pas souhaité sa nomination, justifiant à l’époque, en privé, qu’il "ne lui faisait pas confiance".