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Coronavirus: pourquoi les Etats-Unis pourraient être prioritaires en cas de découverte d'un vaccin par Sanofi

Un accord conclu entre l'entreprise et l’autorité américaine pour la recherche et développement avancés dans le domaine biomédical pourraient faire des Etats-Unis le pays prioritaire en cas de découverte d'un vaccin contre le coronavirus. D'autant que Sanofi reproche à l'Union européenne son manque de coopération et d'investissement.

Sa déclaration n’a pas tardé à susciter un certain émoi en France. Dans un entretien accordé à Bloomberg mercredi, le directeur général de Sanofi, Paul Hudson, a fait savoir que les Etats-Unis, premier pays à avoir soutenu financièrement le laboratoire, seraient prioritaires en cas de découverte d’un vaccin contre le coronavirus. "Le gouvernement américain a le droit de prendre les plus grandes précommandes car il s’est investi pour prendre le risque", s’est-il justifié.

"On a un accord pour les Etats-Unis et il est totalement logique que la production faite aux Etats-Unis soit destinée aussi au marché américain", a renchéri ce jeudi sur LCI Olivier Bogillot, le président de Sanofi France. Avant de tempérer ses propos sur notre antenne en expliquant que le vaccin, s’il était découvert, serait "accessible à tous". "Si les Européens travaillent aussi vite que les Américains, il n’y a aucun doute qu'ils auront le vaccin en même temps", a-t-il assuré. 

Un accord aux Etats-Unis 

Ce n’est pas la première fois que Sanofi fait pression sur l’Union européenne a qui elle reproche son manque de coopération et d’investissement dans la recherche d’un vaccin contre le coronavirus. "Il n’y a personne d’autre que nous et GSK (le géant pharmaceutique britannique GlaxoSmithKline, ndlr) pour le faire en Europe", alertait déjà Paul Hudson le 24 avril comme l'expliquait L'Usine Nouvelle.

En l'absence de soutien concret de l'UE, le laboratoire français a d'ailleurs décidé de s'allier avec son concurrent britannique pour mettre toutes les chances de son côté dans la course au vaccin. Il a aussi conclu dès le 18 février un partenariat avec la Barda, l’autorité américaine pour la recherche et développement avancés dans le domaine biomédical, dépendante du ministère de la Santé outre-Atlantique. 

Cet accord permet à Sanofi de bénéficier d’un soutien financier supplémentaire, mais également d’accélérer la recherche en étant autorisé à alléger les procédures: "La coopération mise en place avec Barda aux Etats Unis permet de démarrer la production du vaccin aussi rapidement que possible en parallèle du développement et de l'enregistrement de celui-ci", souligne le laboratoire auprès des Echos

Une première mise en garde en avril

Fin avril, Paul Hudson affirmait déjà que si un vaccin venait à être découvert dans le cadre de ce partenariat, la production pourrait rapidement débuter dans ses cinq usines américaines, rappelle L’Usine Nouvelle: "C’est possible qu’à cause de cela le gouvernement américain demande de vacciner les Américains en premier, et que l’Europe passe après", a-t-il dit, précisant que l’avance serait de quelques jours voire de quelques semaines. 

"C’est surprenant d’en arriver à cette situation. Aujourd’hui, on est incapable de dire qui en est responsable. Est-ce que c’est le gouvernement? Est-ce que c'est la Commission européenne? Est-ce que c’est l’entreprise? Il y a certainement une co-responsabilité", a réagi sur notre antenne Pascal Lopez, délégué syndical central FO chez Sanofi. 

Les détails de l’accord de coopération signé entre le laboratoire français et la Barda n'ont pas été révélés mais il est fort probable que celui-ci inclut une clause assurant au territoire américain la priorité de la distribution d’un éventuel vaccin. La Barda et Sanofi ont d’ailleurs déjà noué des liens par le passé. En décembre, la première a accordé 226 millions de dollars au second pour lui permettre d’augmenter sa production de vaccins contre la grippe. 

Financer la fabrication de millions de doses avant même que l’efficacité d'un vaccin soit prouvée est une pratique presque courante pour la Barda. Dans le cadre de la crise sanitaire actuelle, elle a par exemple signé un accord avec la société de biotechnologies Moderna pour lui apporter un soutien de 483 millions de dollars. L’entreprise pharmaceutique Johnson & Johnson aurait quant à elle conclu un partenariat de près d’un milliard de dollars avec l’agence américaine. Le montant de celui noué avec Sanofi n’a en revanche pas été dévoilé. Sur notre antenne, Olivier Bogillot, le président de Sanofi France a évoqué une somme s'élevant à "plusieurs centaines de millions".

150 millions d'euros de crédit d'impôt recherche

Le gouvernement français a très vite réagi aux déclarations de Paul Hudson. Bercy s’est d’abord dit "très surpris" avant que la secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Economie, Agnès Pannier-Runacher, juge "inacceptable" de donner la priorité de la distribution du vaccin aux Etats-Unis sur la base de critères financiers. 

Certains diront qu’il est aussi dans l’intérêt de Sanofi de procéder de la sorte alors que le chiffre d’affaires de l’entreprise outre-Atlantique est évalué à 13 milliards d’euros, contre 9 milliards en Europe, rappelle France inter. Si elle est majoritairement détenue par des institutionnels étrangers, son premier actionnaire reste néanmoins français puisqu’il s’agit de L’Oréal (9,4% de participation) qui devance l’américain BlackRock (5,5%). La France est en outre davantage représentée (37,3%) dans l’origine géographique des actionnaires du laboratoire que les Etats-Unis (28,1%). 

Sanofi est également l’une des sociétés qui a le plus profité des crédits d’impôt en France. Elle bénéficie notamment du crédit d’impôt recherche (CIR) à hauteur de 150 millions d’euros par an environ. Mais aussi du crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) pour 24 millions d’euros en 2018. Le sénateur communiste Fabien Gay assure pour sa part que le groupe pharmaceutique "dépend à 80%" de la Sécurité sociale française pour son chiffre d’affaires. 

De leur côté, les syndicats rappellent que Sanofi prévoit de verser 4 milliards d’euros de dividendes à ses actionnaires. Des moyens financiers qui, selon eux, pourraient être utilisées pour rechercher un vaccin en France. D’autant que l’entreprise a tiré profit de la pandémie de coronavirus en voyant son chiffre d’affaires augmenter de 6,6% au premier trimestre. 

Une réponse européenne imminente?

Face à la polémique suscitée par les déclarations de Paul Hudson, Sanofi a tenté de calmer le jeu, notamment sur les reproches faits à l’Union européenne pour son manque d’implication.

Le laboratoire explique désormais que "des discussions très constructives avec les instances de l’Union européenne ainsi qu’avec les gouvernements français et allemands entre autres" ont été entamées il y a quelques semaines pour faciliter l’accès à un éventuel vaccin contre le coronavirus en Europe. "Nous nous sommes toujours engagés, dans ces circonstances sans précédent, à rendre notre vaccin accessible à tous", poursuit le groupe. 

Paul Hudson plaide pour la création d'une agence européenne équivalente à la Barda afin de mieux préparer le continent face aux crises sanitaires. De son côté, la Commission européenne pourrait passer à la vitesse supérieure pour éviter d’être démunie face aux Etats-Unis en cas de découverte d’un vaccin. Bruxelles envisage ainsi de mobiliser un fonds d’urgence de 2,4 milliards d’euros pour renforcer la capacité des laboratoires pharmaceutiques en Europe. Un fonds qui pourra donc profiter à Sanofi. 

Paul Louis