BFM Business

Un mois après, le Royaume-Uni face à la réalité du Brexit

Des drapeaux pro-Brexit sur un bateau de pêche le 13 juin 2016 à Ramsgate (Royaume Uni)

Des drapeaux pro-Brexit sur un bateau de pêche le 13 juin 2016 à Ramsgate (Royaume Uni) - CHRIS J RATCLIFFE © 2019 AFP

TVA, déclarations en douane, certificat sanitaire... Depuis l'entrée en vigueur de l'accord post-Brexit, les nouvelles règles commerciales compliquent la vie des entreprises britanniques commerçant avec l'UE. Le gouvernement évoque pour sa part de simples "problèmes au démarrage".

Un divorce à l’amiable pour éviter le chaos. Entré en vigueur au 1er janvier, l’accord commercial post-Brexit a écarté le scénario noir d’une rupture brutale entre l’Union européenne et le Royaume-Uni. Grâce à ce texte de plus de 1200 pages, les files interminables de camions redoutées à la frontière ont jusqu’à présent été évitées des deux côtés de la Manche, tandis que la continuité des échanges reste en principe assurée par des dispositions avantageuses telle que l’absence de tarifs et de quotas.

Toujours est-il que cet accord de libre-échange -aussi indispensable soit-il aux yeux de nombreuses entreprises installées Royaume-Uni- ne saurait être suffisant pour leur permettre de commercer dans des conditions aussi favorables que celles dont elles profitaient jusqu’alors au sein du marché unique. Là était le prix à payer pour respecter la volonté des Britanniques de "reprendre le contrôle".

Des formalités douanières complexes et coûteuses

L’histoire dira si ce choix portera ses fruits à long terme. En attendant, le Brexit et le retrait du Royaume-Uni du marché unique produisent leurs premiers effets. A court terme, la vision parfois fantasmée de certains a laissé place à une dure réalité sur le plan économique. Sans être confrontées aux conséquences dévastatrices d’un "no deal", les entreprises britanniques commerçant avec l’UE se heurtent tout de même à de nombreux obstacles, le principal étant la complexité des procédures douanières.

Depuis le 1er janvier, celles qui souhaitent poursuivre leurs échanges avec les 27 doivent se plier à une multitude de démarches administratives et fournir un certain nombre de documents aux douanes. Ajoutée à cela, les règles d’origine qui soumettent à des droits de douane les marchandises fabriquées à l'étranger, mais exportées du Royaume-Uni vers l'UE. Des obligations et des subtilités sous-estimées par beaucoup d’entreprises, voire totalement ignorées par d’autres.

Si bien que les dirigeants des principales organisations patronales britanniques se sont inquiétés jeudi lors d’une rencontre avec les pouvoirs publics des "difficultés importantes" dans les ports britanniques. Car ces nouvelles formalités sont non seulement complexes mais aussi coûteuses, notamment pour les structures les plus modestes.

"Un nombre croissant de petits exportateurs souffrent avec la hausse des coûts d'acheminement, les déclarations de douanes, la règle d'origine, des frais et la TVA", a mis en garde Mike Cherry, président de la FSB, fédération britannique des petites entreprises.

"Problèmes au démarrage"

Dans l’attente de plus de clarté ou parce qu’elles ne peuvent tout simplement plus se le permettre, 20% des PME britanniques ont suspendu leurs exportations vers l'UE, estime le cabinet britannique d'experts comptables UHY Hacker Young. D’autres grandes enseignes comme Marks&Spencer ou Fortnum & Mason ont également annoncé une réduction, voire une interruption temporaire, de leurs exportations vers l’Europe le temps d’y voir plus clair.

Le gouvernement britannique, lui, parle de "problèmes au démarrage" qui se résoudront après un temps d’adaptation. Face au désarroi de certaines entreprises, un porte-parole de l’exécutif a laissé entendre que ces dernières ne s’étaient pas suffisamment préparées malgré la communication des pouvoirs publics:

"Dès le départ, nous étions clairs sur le fait que nous quitterions l’union douanière et le marché unique, ce qui signifie qu’il y aurait de nouveaux processus après la fin de la période de transition. Ceux-ci ont été largement diffusés via notre campagne d’information publique", a-t-il dit auprès de CNN.

En attendant, les liaisons de fret maritime entre l’Irlande et la France se multiplient, profitant notamment aux ports de Cherbourg ou de Dunkerque. Beaucoup de transporteurs préfèrent désormais emprunter cette voie qui, bien que plus longue, permet de contourner le Royaume-Uni et donc la paperasse, le temps, là-encore, que la situation s’éclaircisse et, espèrent-ils, s’améliore.

Les difficiles exportations des produits frais

Les produits frais sont d'autant plus affectés par les nouvelles règles liées au Brexit que les formalités sont particulièrement lourdes. Alors qu’il n’avait auparavant qu’un document à présenter pour exporter ses produits vers Madrid, James Withers, directeur général de Scotland Food and Drink, estime que chaque opération de ce type nécessite désormais 26 étapes.

Surtout, les produits d’origine animale et végétale sont soumis à des contrôles sanitaires qui peuvent avoir de fâcheuses conséquences. Quand ils pouvaient exporter leurs langoustines vers l’Europe en un jour, les pêcheurs écossais voient aujourd’hui leurs produits arriver à destination en trois ou quatre jours. Résultat, la marchandise, qui a perdu de sa qualité et de sa valeur, ne trouve plus preneur.

De son côté, Simon Spurrell, fromager et patron de la Hartington Creamery dans le DerbyShire, souligne que chaque colis expédié nécessite l’obtention d’un certificat de conformité signé par un vétérinaire qu’il doit payer 180 livres (200 euros). Intenable pour sa petite entreprise dont 20% des ventes en ligne sont acheminées vers l’UE.

Vers des délocalisations?

Très dépendante de la Grande Bretagne pour son approvisionnement alimentaire, l’Irlande du Nord, qui dispose d’un statut particulier, à cheval entre l’Union européenne et le Royaume-Uni, a subi de plein fouet les conséquences de ces formalités longues et coûteuses, lesquelles ont contraint plusieurs entreprises à interrompre leurs exportations vers l’île. En témoignent les nombreuses images de rayons de supermarchés vides qui ont circulé sur les réseaux sociaux.

Dans ces conditions, plusieurs entreprises britanniques songent à s’implanter dans l’UE, loin du projet défendu par le Premier ministre Boris Johnson de renforcer l’attractivité du Royaume-Uni. Mais cela aurait l’avantage d’expédier les biens en gros dans un centre de distribution en Europe, avant de les vendre, sans être soumis aux contraintes liées à l’exportation directement vers un client.

Simon Spurell, lui, hésite. "Il se peut que nous devions simplement abandonner le marché", a-t-il expliqué. Mais alors qu’il devait investir au Royaume-Uni pour embaucher 25 personnes, il envisage désormais d’investir cet argent en France pour pouvoir retrouver l’accès au marché unique.

Les consommateurs pas épargnés

Les consommateurs peuvent eux aussi être pénalisés par les nouvelles règles de TVA ou de droits douane relatives au Brexit. Car depuis le 1er janvier, pour les marchandises de moins de 135 livres (150 euros) envoyées directement aux consommateurs basés au Royaume-Uni, la TVA britannique est collectée au moment de l’achat. Si cela ne change rien en théorie pour le client, cette règle oblige les distributeurs à s’enregistrer au Royaume-Uni, ce qui en a poussé certains à arrêter d’exporter vers ce pays et donc à amoindrir l’offre pour le consommateur.

A l’inverse, lorsque le prix est supérieur à 135 livres, la taxe est payée par le destinataire, donc le consommateur britannique, quand le bien franchit la frontière, d'où un possible surcoût par rapport au prix d'achat constaté. Ce qui rend les produits européens d’autant plus chers. De même, toute commande supérieure à 150 euros de produits venus du continent mais non originaires de l’UE ou du Royaume-Uni est soumise à des droits de douane payés par le consommateur.

Il arrive d’ailleurs que l'entreprise de livraison exige le paiement au moment de la remise de l'envoi. A ce titre, les témoignages se multiplient dans la presse britannique, comme celui de cette londonienne de 26 ans qui a dû débourser 82 livres supplémentaires pour son manteau payé 200 livres auprès d'un distributeur européen.

Les marchés financiers attendent l’équivalence

Du côté de la City, l’hémorragie n’a pas eu lieu. Si les marchés financiers sont les grands oubliés de l’accord commercial, seuls 7500 des 450.000 emplois financiers du quartier d’affaires londonien ont été délocalisés vers l’UE.

Mais les conséquences pourraient s’aggraver à long terme si la City n’obtenait pas l’équivalence de l’UE qui lui permettrait d’accéder au marché unique en contrepartie d’un alignement sur les règles financières du bloc des 27. Des négociations à ce sujet entre Européens et Britanniques doivent se tenir en mars.

Si la City conserve une réputation solide à l’international malgré le Brexit, elle n’a pas pour autant été totalement épargnée. Dès le premier jour d’activité des marchés après l’entrée de l’accord commercial, le London stock exchange a vu la quasi-totalité des transactions sur les actions de sociétés européennes (6 milliards d’euros) migrer sur les places européennes. Un coup dur pour la City où étaient réalisées jusqu’à présent près d’un tiers des transactions sur les titres de sociétés européennes.

La colère des artistes

La fin de la libre circulation entre le continent et le Royaume-Uni depuis le 1er janvier impose à présent d'obtenir des visas individuels avant de se déplacer dans tout pays de l'UE pour une période de plus de 90 jours. Sans ces permis de travail, impossible pour les chanteurs et musiciens de se produire en tournée. Si certains Etats membres comme la France ou l’Irlande promettent de se montrer tolérants, d’autres comme l’Espagne, l’Italie ou le Danemark ont déjà prévenu qu'ils réclameraient les visas.

Elton John, Liam Gallagher, Ed Sheeran, Sting... Plus de 100 stars britanniques du monde de la musique ont ainsi accusé dans une tribune leur gouvernement d'avoir "honteusement laissé tomber" les musiciens, qui ne peuvent plus se déplacer librement pour leurs tournées dans l'Union européenne à cause du Brexit.

Selon les signataires de la lettre, les coûts supplémentaires engendrés par ces nouvelles formalités rendront "beaucoup de tournées non viables, surtout pour les jeunes musiciens émergents qui peinent déjà à garder la tête hors de l'eau en raison de l'interdiction de la musique live dans le cadre de la pandémie".

https://twitter.com/paul_louis_ Paul Louis avec AFP Journaliste BFM Eco