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Comment Engie a stoppé les ambitions d’Ardian sur Suez

Image d'illustration - Le président d'Engie Jean-Pierre Clamadieu lors de la présentation des résultats 2019 à La Défense dans les Hauts-de-Seine, le 27 février 2020

Image d'illustration - Le président d'Engie Jean-Pierre Clamadieu lors de la présentation des résultats 2019 à La Défense dans les Hauts-de-Seine, le 27 février 2020 - ERIC PIERMONT © 2019 AFP

Il y a un mois, l’ancien actionnaire de Suez a vendu ses parts à Veolia. En écartant précipitamment l’offre alternative d’Ardian, qui existait pourtant bien à un prix similaire à celui de Veolia. Retour sur ces dernières heures décisives dans la bataille entre Veolia et Suez.

C’est le week-end où tout a basculé pour l’avenir de Suez. Il y a un mois jour pour jour, Engie vendait sa part de 29,9% du capital de Suez à son rival de toujours, Veolia. Après cinq semaines d’une bataille âpre, Engie a tranché alors que naissait en parallèle une solution alternative, montée par Suez et son partenaire le fonds d’investissement français Ardian. Une décision qui a suscité la polémique jusque dans les rangs de l’Assemblée nationale.

Mardi, lors d’une audition au Sénat, le président de Suez a lâché une petite phrase passée inaperçue mais qui sème le doute sur le déroulé des faits.

Le président d’Engie a indiqué à la patronne d’Ardian que son offre n’était pas amicale", a assuré Philippe Varin sans en dire davantage.

Un argument spécieux pour éconduire Ardian et vendre rapidement Suez à Veolia, sous-entend-il?

Feu vert de Bercy

Tout se joue le week-end du 3 et 4 octobre. Tous les protagonistes sont au travail. Le président d’Engie, Jean-Pierre Clamadieu tente la mission impossible de nouer un dialogue entre Veolia et Suez. De son côté, Philippe Varin essaie surtout de monter le plus vite possible une offre de rachat de la participation de 29,9% d’Engie à son capital avec Ardian.

Le fonds français, dirigé par Dominique Senequier, essaie de se frayer un chemin depuis début septembre entre Engie, Suez, Veolia et le gouvernement français. Son objectif: se faire une place autour de Suez sans se fâcher avec personne. C’est la seule ligne rouge que sa patronne a fixée. Dominique Senequier a créé Ardian à partir de rien, il y a 25 ans, quand l’ancien Axa Private Equity n’était qu’un confetti au sein de l’assureur. Elle ne souhaite pas égratigner sa réputation de sérieux au sein du capitalisme français.

Je ne ferai aucune opération hostile contre qui que ce soit", explique-t-elle alors en interne.

Le 18 septembre, Ardian obtient le feu vert de Bercy pour entrer dans la danse. Selon nos informations, Dominique Senequier le reçoit en personne et directement du ministre de l’Economie, Bruno Le Maire. La montée en puissance d’Ardian arrange tout le monde. Il donne l’illusion que la vente à Veolia n’est pas "jouée d’avance" comme le craint le président de Suez en privé. Pour Engie comme pour Bercy, l’enchère est financièrement et politiquement nécessaire. Elle fonctionne puisqu’elle pousse Veolia fin septembre à augmenter son prix de rachat de 10%, à 3,4 milliards d’euros.

Ardian proposait le même prix que Veolia

Le samedi 3 octobre, Ardian se prépare à dévoiler son offre de rachat des parts d’Engie dans Suez. Son projet est loin d’être ficelé, à la différence de celui de Veolia, qui est préparé de longue date et financé par plusieurs banques. Mais Suez joue son va-tout et Ardian accélère. Le samedi 3 octobre encore, il reçoit de nouveaux appuis politiques pour se lancer alors que le lundi suivant, Engie réunit son conseil d’administration pour se décider. Le directeur de cabinet de Bruno Le Maire est à la manœuvre.

L’Etat français a un rôle clé dans le dispositif alors qu’il est le premier actionnaire d’Engie, le vendeur de Suez, avec 23% de son capital. Emmanuel Moulin assure à Ardian et son partenaire CIC, un fonds souverain de Singapour, que Bercy est "ouvert à leur alternative", mais à condition que ce soit "une vraie offre", précise un proche du ministère.

Le samedi soir, Ardian contacte Engie par l’intermédiaire d’un de ses banquiers phares: Matthieu Pigasse, l’ancien patron de Lazard. Selon nos informations, Ardian assure qu’il est prêt à s’aligner sur le prix de Veolia de 18 euros, mais que sa proposition est "indicative". Le fonds demande quatre semaines pour étudier en profondeur le dossier et s’engager fermement.

Engie ne veut pas "lâcher la proie pour l’ombre"

Pour Engie, cette différence est de taille. Veolia a déposé une offre ferme et définitive alors qu’Ardian prévoit de dévoiler une offre qui n’est qu’intentionnelle. Une différence de taille pour le vendeur Engie qui veut, in fine, la garantie de vendre ses parts dans Suez. Mais son président Jean-Pierre Clamadieu sait que cette "grammaire des affaires" ne sera pas comprise politiquement. Quelques jours plus tôt, il a ouvertement déclaré devant les députés qu’il ne souhaitait pas "lâcher la proie pour l’ombre". Rejeter une offre ferme de Veolia pour l’offre d’Ardian, certes soutenue par Suez, mais qui n’est pas garantie. Lui veut aller vite quand les politiques jouent la montre.

Tout bascule le dimanche. Les contacts se multiplient, les portables ne cessent de sonner. Le dimanche en fin de journée, Suez et Veolia mettent fin à leurs discussions et ne parviennent pas à s’entendre. Suez continue à marteler qu’il considère l’offre de Veolia "hostile" pour pousser le gouvernement à s’y opposer. Il mise sur la solution d’Ardian qu’il soutient. Mais sa patronne Dominique Senequier veut elle aussi se prémunir d’être qualifiée d’"hostile" vis-à-vis de qui que ce soit.

Le coup de fil qui tue le match

Le dimanche soir, elle appelle le président d’Engie pour l’informer de ses intentions et du contenu de son offre. Jean-Pierre Clamadieu ne veut pas repartir pour un mois de bataille de peur de perdre l’offre de Veolia.

Il prévient alors Dominique Senequier que le conseil d’administration d’Engie considèrera son offre comme "inamicale".

Un nouveau terme, moins violent qu’hostile, qui vise à éloigner Ardian. "Il a ciblé le seul point faible d’Ardian pour les forcer à reculer", décrypte un proche du dossier. Pourtant, le projet d’Ardian n’a rien d’inamical. "Proposer une offre qui n’était pas ferme était inutile", balaie son entourage. Avec deux offres sur la table, Engie aurait eu du mal à vendre sa part dans Suez à Veolia le lundi 5 octobre.

"Hostile", "inamicale" ou "inutile", tout se joue dans des détails et nuances sémantiques. Mais le message envoyé est clair: Engie veut vendre vite. "Il a tué le match", déplore un proche de dossier. Mardi, devant les sénateurs, le président de Suez a défendu qu’il n’y avait "pas eu de processus de vente".

Matthieu Pechberty