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Ce que représente la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim

La centrale nucléaire de Fessenheim

La centrale nucléaire de Fessenheim - Frederick Florin-AFP

La centrale nucléaire de Fessenheim ferme définitivement dans la nuit de lundi à mardi. Si, pour ses opposants, cette fermeture représente une victoire, elle est en demi-teinte.

Elle était la doyenne des centrales nucléaires françaises. Fessenheim, dans le Haut-Rhin, ferme définitivement ce mardi après quarante-trois années de service. Dans la nuit de lundi à mardi, le second réacteur doit être arrêté après que le premier a été mis à l'arrêt le 21 février dernier.

Lorsque le réacteur atteindra 8% de sa puissance, "il sera découplé, c'est-à-dire déconnecté du réseau électrique national", précise EDF à BFMTV.com. "Il ne produira plus d'électricité mais l'énergie contenue dans le cœur du réacteur sera encore importante. Le réacteur va être convergé, afin que la réaction en chaîne s’arrête. Cette phase se déroule sur une période de cinq à sept heures."

"Un symbole fort"

"C'est la première fois qu'une centrale nucléaire à eau pressurisée (c'est-à-dire la technologie qui équipe les 56 réacteurs restants du parc français, NDLR) est arrêtée puis démantelée intégralement", a expliqué à l'AFP un porte-parole d'EDF, qui exploite les centrales.

Un "symbole fort", assure Sophia Majnoni d'Intignano, ancienne chargée des questions nucléaires chez Greenpeace et ancienne conseillère ministérielle. "Ce sont les deux premiers réacteurs qui ferment en France, pointe-t-elle pour BFMTV.com. Et c'est un symbole d'autant plus fort que cette fermeture était conditionnée à la mise en route de Flamanville. En ce sens-là, c'est aussi le symbole d'un échec puisque la fermeture de Fessenheim aurait dû lancer l'aventure EPR." Le démarrage des deux réacteurs de cette centrale de nouvelle génération a de nouveau été reporté.

Dominique Badariotti, professeur d'urbanisme et de géographie à l'université de Strasbourg et président de l'Observatoire hommes-milieux Fessenheim du CNRS - qui doit étudier les effets sociaux, environnementaux et énergétiques à moyen et long termes - y voit également le début d'une nouvelle ère.

"Ce n'est pas anecdotique. C'est aussi un symbole annonciateur des autres fermetures de centrales à venir, car il y en aura. Si l'Alsace, qui était excédentaire dans sa production énergétique, va devenir déficitaire, on peut tout à fait imaginer une montée en puissance de nouveaux moyens de production d'énergie."

Pour le gouvernement, la fermeture de Fessenheim représente en effet "une première étape dans la stratégie énergétique de la France qui vise un rééquilibrage progressif" entre les différents types d'énergies, avec une diminution progressive de la part du nucléaire - actuellement de 70%, la plus importante au monde - pour la ramener à 50% et augmenter celle de l'électricité d'origine renouvelable, comme l'impose la loi de transition énergétique.

La fermeture de cette centrale met également fin à des années de débat. Promise par François Hollande lors de sa campagne en 2012, plusieurs fois reportée puis reprise par Emmanuel Macron cinq ans plus tard, la fermeture de Fessenheim prend ses racines dans la catastrophe de Fukushima au Japon en 2011. Le site du Haut-Rhin, le plus ancien du parc français - la centrale a été mise en service en 1977 - se trouve dans une zone à risque sismique et dans une région à forte densité de population.

Une victoire, pour les opposants à la centrale. "C'est un grand ouf de soulagement pour les Alsaciens et pour tous les Européens", confie à BFMTV.com André Hatz, président de Stop Fessenheim. Et c'est aussi pour Charlotte Mijeon, la porte-parole du réseau Sortir du nucléaire, "l'aboutissement de cinquante années de mobilisation", se félicite-t-elle pour BFMTV.com. "La résistance a payé". Mais c'est une victoire en demi-teinte. Car les détracteurs de l'atome dénoncent les conditions de cette fermeture, notamment financières.

La crainte d'une "concession accordée aux écolos"

La Cour des comptes a ainsi pointé le protocole d'indemnisation conclu avec EDF, qui recevra 370 millions d'euros de l'État pour la fermeture anticipée. Auxquels s'ajouteront des sommes variables afin de compenser le manque à gagner.

"Le risque, c'est que la fermeture de Fessenheim soit vue comme une concession accordée aux écolos, une exception tellement coûteuse que cela dissuadera d'en fermer d'autres, déplore Charlotte Mijeon, du réseau Sortir du nucléaire. En réalité, la centrale n'aurait pas pu continuer de fonctionner encore longtemps."

Sortir du nucléaire avait déjà dénoncé un "rafistolage" lors de travaux effectués ces dernières années pour renforcer le radier, le socle en béton sous la cuve, permettant de porter le délai de percement de 24 à 60 heures en cas d'accident avec fusion du cœur du réacteur, comme le détaille l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire. "On a gagné un peu de temps mais il n'est toujours pas étanche", regrette Charlotte Mijeon.

Mais pour les élus locaux, cet arrêt représente un désastre économique. Fermer la centrale, alors qu'elle "est en bon état de marche et a passé tous les tests de sécurité", est "absurde et incompréhensible", a accusé le maire Claude Brender, pour l'AFP. "Clairement, après la fermeture, on se retrouve complètement à sec et très loin de tout projet de territoire", a également pointé pour l'AFP le président de la région Grand Est, Jean Rottner.

Le problème des combustibles

D'autres controverses émaillent cette fermeture, comme la question du stockage des combustibles nucléaires. "Tous les combustibles usés vont rester sur le site pour être refroidis, mais le risque, notamment sismique, reste le même", poursuit la porte-parole du réseau Sortir du nucléaire.

Ces combustibles seront entreposés dans la piscine de chaque réacteur avant d'être transférés vers un site de retraitement. Si EDF a refusé de répondre aux questions de BFMTV.com, le groupe a cependant indiqué que "la phase de post-exploitation et de préparation au démantèlement" permettra "l'évacuation de la totalité du combustible nucléaire présent sur site, éliminant ainsi 99,9% de la radioactivité, la mise à l'arrêt et la vidange des circuits". "Les assemblages combustible seront évacués vers le centre de retraitement de la Hague dès l'année 2020. L'objectif étant qu'il n’y ait plus de combustible sur le site de Fessenheim à l'été 2023."

Alors que l'agence de sûreté nucléaire (ASN) a renoncé à imposer l'installation de diesels d'ultime secours - des groupes électrogènes recommandés après l'accident de Fukushima - en raison de l'arrêt définitif de la centrale, cette représentante du réseau Sortir du nucléaire dénonce les risques que cela représente.

"La centrale est installée en contrebas du grand canal d'Alsace, elle est vulnérable en cas de submersion", craint Charlotte Mijeon. André Hatz, de Stop Fessenheim, partage les mêmes inquiétudes. "Ces piscines ne sont pas bunkerisées, au-dessus c'est une simple toiture. Et en cas de problème, comme un tremblement de terre ou un acte de malveillance, sans électricité pour les pompes qui refroidissent les piscines, en quelques heures ce serait Tchernobyl."

Des arguments que balaie Valérie Faudon, la déléguée générale de la Société française d'énergie nucléaire (Sfen). "Le démantèlement d'une centrale est une technologie que l'on connaît, il n'y a qu'à l'optimiser", explique-t-elle à BFMTV.com. Et selon elle, dans le cas d'une perte de l'alimentation électrique des piscines, le délai de grâce serait suffisamment long - "de l'ordre de plusieurs jours" - pour avoir le temps de trouver de nouveaux moyens électriques.

"Il y a de toute façon des diesels d'ultime secours sur le site, poursuit Valérie Faudon. Et la sûreté de ces piscines, ce n'est pas ce qu'il y a au-dessus avec le toit mais ce qu'il y a en dessous avec les murs."

Un démantèlement jusqu'en 2040

En réalité, l'arrêt du deuxième réacteur n'est que le début de la fin de la centrale. L'évacuation du combustible ne devrait s'achever qu'en 2023 et la phase de préparation au démantèlement, une première en France, ne devrait commencer qu'à l'horizon 2025. Et se poursuivre au moins pendant quinze ans.

Pour André Hatz, la fermeture de Fessenheim ne doit pas occulter le fait que d'autres centrales suscitent toujours des inquiétudes, comme celle du Tricastin dont la digue a été jugée vulnérable par l'ASN. "Si Fessenheim était grabataire, d'autres posent tout autant question."

Douze autres réacteurs doivent fermer d'ici à 2035 sur les 58 que compte la France. Mais la fermeture de Fessenheim ne signe pas pour autant la fin du nucléaire français. L'arrêt de ces réacteurs n'entraînera pas de nouvelle fermeture de centrale et la mise en service de l'EPR de Flamanville, qui accumule les retards, est toujours attendue.

Si la fermeture de Fessenheim est un "symbole fort", il ne doit pas cacher la "stratégie de l'autruche" des autorités, poursuit Sophia Majnoni d'Intignano, l'ancienne chargée des questions nucléaires chez Greenpeace.

"Il n'y a toujours pas de vraie réflexion menée sur la réduction du nucléaire dans le mix énergétique. Repousser les fermetures, c'est prendre du retard, donc prendre le risque de rouvrir des centrales à charbon et relancer les émissions de carbone."

https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV