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Pourquoi achète-t-on tant de SUV? Les réponses d'un sociologue

Encore confidentielles il y a quelques années, les ventes de SUV et de 4x4 décollent ces derniers temps. Et cela n'est pas prêt de s'arrêter avec des nouveaux modèles encore en approche sur ce segment très à la mode. Mais pourquoi un tel engouement? Voici les réponses d'un sociologue qui s'est penché sur ce phénomène.

Ils sont partout... et ce n'est pas prêt de s'arrêter. Ils, ce sont les SUV (pour "Sport Utility Vehicle"), ces voitures hautes sur pattes, le plus souvent imposantes même si elles sont désormais déclinées en version plus compactes (les SUV dits urbains). Ce segment de modèles a décollé assez récemment en Europe. En 2010 en France par exemple, on dénombrait un peu plus de 200.000 nouvelles immatriculations de tous terrains/chemins (pas forcément en transmission intégrale), soit une part de marché de 9%, d'après les données de notre partenaire AAA Data. Sept ans plus tard, les volumes ont plus que triplé, avec 681.574 unités. Et les SUV représentent désormais près du tiers des ventes de véhicules neufs. Ils devraient continuer à tirer le marché français avec une progression de 22% l'an dernier, contre un recul de 1,85% pour les autres types de modèles.

Mais comment expliquer ce succès commercial des SUV? Yoann Demoli, maître de conférences en sociologie à l'université de Versailles Sain-Quentin-en-Yvelines et spécialiste des usages sociaux de l'automobile, livre plusieurs clés d'analyse en répondant à cette question :

1 - Parce que c'est une évolution naturelle

Pour Yoann Demoli, le succès rencontré par les SUV ne représente pas tant une rupture mais plus plutôt la conséquence de deux tendances de fond. La première, c'est le développement de la segmentation des modèles selon les usages :

"Jusque dans les années 30, on a une segmentation verticale : les constructeurs américains en particulier jouent la carte de la standardisation, c’est ce qu’on retrouve dans l’idée de la production de masse d’une Ford T par exemple. Et puis dès les années 60, les constructeurs commencent à segmenter horizontalement les véhicules : on segmente alors les usages : on fait autant de véhicules qu’il y a d’usages de véhicules. C’est l’émergence des premiers breaks ou coupés par exemple. Le SUV, c’est un peu comme le succès du break ou le succès du monospace : c’est un succès dû à une segmentation horizontale industrielle assez classique."

Deuxième tendance : l'alourdissement et l'allongement des véhicules (ce qui explique en particulier le sentiment de se garer sur des places de plus en plus petites):

"Si on regarde une Peugeot 106 d’il y a 20 ans et une 108 aujourd’hui, ou une 205 d’hier et une 208 d’aujourd’hui, c’est la même gamme de véhicules mais on a des modèles de plus en plus imposants. Avec le SUV, on retrouve donc ce phénomène avec une troisième dimension : le véhicule se rehausse."

2 – Parce que cela permet de se distinguer

Avec des ventes qui ne cessent de progresser, on pourrait s'attendre à une certaine banalisation des SUV. Pas vraiment, répond Yoan Demoli :

"Dans les années 30 aux US, ce qui était distinctif c’était d’avoir une voiture. En France dans les années 70, c’était le fait d’en avoir deux. Et en l’occurrence, on essaye toujours de se distinguer au fur et à mesure de la banalisation des produits : quand il y a de plus en plus de ménages qui ont deux voitures on essaye de se distinguer en achetant des véhicules de marque étrangère par exemple. C'est ce qui se passe actuellement avec les SUV: certes, il se banalise mais pour se différencier on va par exemple s'acheter un SUV BMW. d’où un certain engouement pour les SUV premium."

Sans viser le premium, on peut aussi se distinguer facilement avec sa couleur de carrosserie, d'où l'offre de personnalisation qu'on retrouve désormais sur des modèles plus abordables comme les récents Citroën C3 Aircross, Kia Stonic ou Hyundai Kona:

"Cela me rappelle un Américain qui voulait s’acheter un Hummer, mais il en voyait partout autour de chez lui en Californie: il l’a finalement pris en orange pétant pour se distinguer. Donc l’idée c’est que même si un modèle se banalise, on peut toujours opérer des distinctions subtiles comme la couleur du véhicule ou des accessoires particuliers."

3 – Parce que cela traduit un nouveau rapport à l'espace

Yoann Demoli s'est également penché sur le profil des propriétaires de SUV:

"En regardant qui possède des SUV et 4x4 en France, on se rend compte que cela introduit une notion de rapport à l’espace. Les consommateurs de SUV sont d’intenses consommateurs d’espace: ils vivent beaucoup plus que les autres dans des pavillons, à 80%, principalement en banlieue et en zone rurale, même s'ils peuvent travailler ou se rendre en ville régulièrement. On retrouve cette dimension d’évasion et de retour à la nature dans le nom de certains modèles, avec par exemple des tribus indiennes dans le Jeep Cherokee ou le Porsche Cayenne.

Le SUV peut ainsi épouser une image de véhicule pour aventurier moderne, cherchant une certaine solitude sur la route, au-dessus de la mêlée du trafic:

"L’idée c’est que le SUV permet de renouer avec cet imaginaire de l’automobiliste un peu seul sur les routes. Dans le 4x4, il y a cette recherche paradoxale de la nature, on est quand même sur un véhicule qui consomme beaucoup mais dans un esprit de proximité avec la vie sauvage. Le SUV permet aussi de s’extraire de la concurrence sur la route: plus il y a de voitures, moins je m’y sens seul, avec une conduite moins agréable. Mais avec mon 4x4 au final en étant un peu surélevé je m’échappe en quelques sortes des autres conducteurs, je domine un peu l’espace, je vois plus haut, plus loin. Une dimension essentielle pour comprendre cette tendance des SUV."

4 – Parce que cela rassure, les femmes en particulier

Pour bien comprendre ce sentiment de protection qui caractérise les SUV, il faut revenir à l'origine du lancement de ce segment:

"Aux Etats-Unis, le segment des SUV a décollé beaucoup plus tôt, dès les années 90. Il y a des auteurs qui ont relié la guerre du Golfe à cette tendance, notamment avec le rôle du véhicule militaire Humvee, décliné en Hummer pour sa version civile. Le SUV reprend cette dimension sécuritaire, empruntée aux 4x4 utilisés par les services de secours ou militaire."

Un caractère protecteur qu'on retrouve dans la communication autour de ce produit et dans les habitudes des consommation des propriétaires de SUV:

"Il y a donc aussi une dimension de sécurité et de protection face aux autres usagers, voire face à la délinquance. Aux Etats-Unis, on a cette dimension dans les publicités pour le SUV où il est souvent présenté comme une forteresse. Ce qu’on retrouve en France avec des propriétaires de 4x4 et de SUV qui dépensent plus que les autres en vidéosurveillance et alarme pour leur maison ou leur appartement."
Le SUV, ou le monospace en version "cool"
Le SUV, ou le monospace en version "cool" © Bridgestone

Et les femmes sont aussi davantage représentées parmi les propriétaires, en partie pour ce côté rassurant du SUV selon Yoann Demoli:

"On estime que 30 à 40% des conducteurs de SUV sont des femmes. Ce n’est pas la majorité mais il faut comparer par exemple avec les grandes berlines, où la proportion de femmes descend davantage à 10%. Par rapport à des véhicules de gammes un peu identiques, on a donc bien une surreprésentation des femmes dans le segment des SUV. Les femmes qui conduisent des SUV sont également plus jeunes que les hommes qui conduisent des SUV et le plus souvent sont des mères. C’est un point un peu surprenant qui peut être relié au sentiment de sécurité avec cette idée d’une meilleure protection des enfants dans un 4x4 ou un SUV

De quoi en conclure que le SUV, c'est aussi la nouvelle version "cool" du monospace:

"Le SUV chez les femmes, c’est un peu l’équivalent fonctionnel du monospace sans le côté "Soccer Mom": cette maman outre-Atlantique qui balade les enfants d’un endroit à un autre, de l’école à ses activités extra-scolaires." 

5 – Parce que ce n'est pas si incohérent d'un point de vue "écologique"

En pleine prise de conscience environnementale, il peut sembler étonnant de voir ces "gros SUV" envahir les villes. Mais ce n'est finalement pas si surprenant: 

"Tout d’abord, il faut rappeler les SUV se retrouvent davantage hors des villes. Mais certes parfois avec des gens qui viennent travailler en zones urbaines. Et comme ce sont de gros véhicules, il y a un effet de visibilité qui peut donner lieu à une certaine surreprésentation. Ceci dit, les SUV sont avant tout des modèles récents donc on peut s’y retrouver en termes de consommation et donc de pollution si on compare avec une veille citadine par exemple."

De quoi aborder un certain rapport "décalé" des militants écologistes à l'automobile: 

"Ma collègue Geneviève Pruvost s’était par ailleurs intéressée aux radicaux de la transition écologique (de manière assez caricaturale ceux qui sont prêts à vivre en yourte et qui font leur pain). Elle avait alors montré que la voiture est très rarement le support de la conversion écologique: en général ces personnes avaient de très vieilles voitures, qu’ils peuvent conduire 80 km par jour. Cela peut se traduire par un discours du type: 'on vivra écolo autrement'. Les ultra-écolos raisonnent en général en se disant que plus c’est proche du corps plus c’est susceptible d’être transformé dans nos habitudes. Dans ce schéma de pensée, la nourriture par exemple passe avant la voiture."

Seul un relèvement important du malus touchant ce type de véhicules seraient finalement susceptible d'avoir une conséquence sur leur succès: 

"Ce qui marche c’est la carotte et le bâton monétaire, on avait vu une baisse de ventes de 4x4, et des gros véhicules en général, en 2007-2008 avec l’introduction du bonus-malus écologique. Mais il ne s’agissait pas d’une prise de conscience environnementale mais simplement l’introduction d’une pénalité financière qui a logiquement freiné cette dépense."

Julien Bonnet