BFM Business

Vers la fin du diesel en Allemagne: nouveau coup dur pour Volkswagen, Daimler et BMW

La Cour administrative fédérale a donné raison à une association de défenseurs de l'environnement qui veut obliger les métropoles allemandes à interdire la circulation des véhicules diesel. Une décision qui met l'industrie automobile allemande en difficulté.

Le diesel a été inventé en Allemagne et a été le meilleur allié de son industrie automobile, mais ça, c’était avant. Ce mardi, la cour administrative fédérale a donné raison à une association de défense de l'environnement qui était parvenue à faire interdire la circulation des véhicules diesel dans deux métropoles parmi les plus polluées du pays: Stuttgart et Düsseldorf. Et contrairement à Paris, ce ne sont pas seulement de vieux véhicules de plus de 20 ans qui sont concernés.

12 millions de voitures potentiellement concernées

L'association Deutsche Umwelthilfe (DUH) souhaitait en effet que Stuttgart et Düsseldorf imposent des restrictions de circulation aux voitures ne respectant pas la norme Euro 6, la plus stricte en matière de réduction des polluants, notamment les jours de forte pollution.

En détail, ces restrictions pourront donc concerner tous les véhicules diesel sortis avant septembre 2014 (date d’entrée en vigueur de la norme pour les nouveaux modèles), mais aussi ceux commercialisés avant septembre 2015, date où la norme Euro 6 s'est appliqué à l'ensemble des voitures en circulation. Les voitures de norme Euro 5 (immatriculées entre septembre 2009 et septembre 2014) pourraient cependant éviter une interdiction de circuler pure et simple, en effectuant des modifications électroniques ou mécaniques, afin de les rendre plus efficaces. Entre 9 et 12 millions le nombre de voitures potentiellement concernées par ces interdictions.

Plus de 70 villes dépassent les normes anti-pollution

Avec cette plainte, Jürgen Resch, le directeur de la DUH ne souhaitait pas directement pénaliser l'industrie automobile allemande mais seulement "permettre aux habitants des villes allemandes de respirer de l'air pur d'ici la fin de l'année". L’association n’attaque en effet pas directement les voitures diesel, mais les taux d’émission de dioxyde d’azote relevés dans les villes allemandes. 70 communes allemandes affichent des taux de dioxyde d'azote qui dépassent le seuil annuel moyen autorisé (40 µg/m3). C’est pour cela que les véhicules diesel sont particulièrement visés: la limitation des émissions de Nox n’avait pas été aussi drastiquement prise en compte avant la norme Euro 6.

De facto, la justice fédérale n'intime pas l'ordre à Stuttgart et Düsseldorf d'interdire immédiatement la circulation de véhicules roulant au gazole. Mais elle crée un cadre législatif et une jurisprudence, qui autorise les villes à prendre des mesures, Ce qui pourrait donner des idées à bien d’autres agglomérations. Cette décision désavoue aussi les Länder du Bade-Wurtemberg et de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Ces deux états régionaux étaient contre une interdiction des modèles diesel et pensaient obtenir gain de cause en portant l'affaire devant la cour administrative fédérale.

Peu de diesel récents dans le parc

Au-delà de l'aspect politique, les automobilistes propriétaires de ces diesel récents entrent dans une zone de turbulences. Seulement 2,6 millions de voitures circulant dans le pays seraient homologués Euro 6. Les crédits d’achat des modèles estampillés Euro 5, la norme précédente, datant par exemple de mi-2014, n’ont pas encore été remboursés. Qui prendra par exemple en charge les modifications techniques qui pourraient se chiffrer à 1.500 euros par voiture, selon des chiffres donnés par Reuters.

Elle est donc vécue comme un cauchemar par l’industrie automobile, qui assiste à la condamnation de tout un pan d’un secteur crucial pour l'économie allemande. Les locations longue durée comme les crédits sont en effet souvent détenues par les captives financières des constructeurs automobiles. Les loyers sont surtout calculés en prenant en compte le prix de revente des véhicules. Ils risquent donc de s’effondrer, puisque les constructeurs vont avoir du mal à revendre ces modèles potentiellement bannis de bon nombre de villes.

"Au cours de l'année dernière, une légère baisse du prix des véhicules diesel a pu être constatée, tandis que les prix des moteurs à essence ont augmenté. Le verdict du Tribunal administratif fédéral ne signifie pas automatiquement que les interdictions de circuler vont être automatiquement mises en place - mais la pression sur les prix du diesel est maintenant intensifiée, résume Dr. Sebastian Lorenz, vice-président d'AutoScout24, un spécialiste de la voiture d’occasion. Cela aura un impact supplémentaire sur la valeur du véhicule diesel et sur le temps nécessaire pour trouver un acheteur. Le problème du diesel se poursuivra jusqu'à ce que les politiciens et les administrations élaborent une solution finale qui clarifie la situation des motorisations diesel - c'est ce que les citoyens peuvent exiger".

"Nous assistons à un rééquilibrage du marché, nous résume un porte-parole de BMW. Désormais, les clients choisiront le type de motorisation de leurs voitures selon les usages. C'est le sens de l'histoire, nous allons vers une électromobilité plus large". 

"Mon objectif reste d'éviter que de telles interdictions de circulation entrent en vigueur", a de son côté déclaré la ministre de l'Environnement sociale-démocrate Barbara Hendricks, résumant l'hostilité des autorités allemandes à la mise au ban des voitures diesel les plus anciennes dans les centres-villes. Dr. Sebastian Lorenz y voit un seul point positif: les acheteurs de diesel résidant à les campagnes pourraient bénéficier de prix plus attractifs.

Qui va payer la facture?

Ces incertitudes réglementaires s’ajoutent cependant à la baisse de ventes de modèles diesel neufs depuis 2016. L’an dernier, selon des données de l’agence Frost&Sullivan, les ventes de diesel étaient passées sous la barre des 40%. Elles ont en particulier plongé dès les premières annonces d’interdiction de circulation évoquées par des villes allemandes, notamment Stuttgart en mars 2017. "C'est l'affaire qui pourrait changer le pays, sa mobilité et son industrie", résumait la semaine dernière allemande la Süddeutsche Zeitung, tant les autorités nationales et locales s'échinent depuis des mois à éviter ces mesures. Selon l'analyste Arndt Ellington de la banque Evercore ISI, elles pourraient coûter 7,6 milliards d'euros aux constructeurs allemands. Un montant à ajouter à la facture déjà élevée du dieselgate: 22 milliards d'euros.

Mais dans cette décision judiciaire, le symbole fait presque aussi mal que la décision elle-même: Stuttgart est en effet le berceau de Daimler et Porsche, et de l’équipementier Bosch, grand spécialiste du diesel. La décision a d’ailleurs été mal accueillie à la Bourse de Francfort: Volkswagen perdait 1,8% à la mi-journée, BMW 0,91%.

Si les interdictions de voitures diesel n’interviendront pas dans les prochaines semaines, les autorités vont en tout cas devoir développer un dispositif afin d’identifier les véhicules qui n’ont pas le droit de circuler. Le président de la Fédération des communes, Markus Lewe, plaide lui pour l’instauration d’une vignette bleue, qui identifierait les voitures "propres". "C’est l’équivalent de ce qui existe en France avec le dispositif Crit’Air, résume Fabrice Godafroy, président de l’association Diesélistes de France. Mais une question reste entière : quelles solutions apporte-t-on à la place du diesel ? Si c’est la voiture électrique, il convient de rappeler que 45% de la production d’électricité en Allemagne vient du charbon".

Pascal Samama et Pauline Ducamp