BFM Business

La chute des voyages d'affaires fait craindre le pire aux compagnies aériennes

65% des entreprises ont annulé ou suspendu tous les voyages d’affaires depuis le début de l’épidémie en France

65% des entreprises ont annulé ou suspendu tous les voyages d’affaires depuis le début de l’épidémie en France - Air France

Au point mort depuis des semaines, l'industrie du voyage d'affaires pourrait mettre du temps à retrouver son niveau d'avant crise, si tant est qu'elle y parvienne. Une situation qui fragiliserait les compagnies aériennes traditionnelles dont les bénéfices dépendent largement de cette clientèle.

A l’instar des voyages touristiques, les déplacements professionnels n’ont pas été épargnés par la la crise sanitaire. Selon un sondage réalisé fin mai par la GTBA (Global Business Travel Association), près de deux tiers des entreprises (65%) ont annulé ou suspendu tous les voyages d’affaires depuis le début de l’épidémie en France. Les autres (35%) on annulé ou suspendu les déplacements jugés non essentiels, mais ont autorisé certains voyages essentiels. 

Des signaux qui peuvent inquiéter au moment où le trafic aérien entame une lente reprise. Car les voyageurs d’affaires rapportent gros aux compagnies aériennes traditionnelles. Dans leurs avions, les classes Business et Première représentent en moyenne 30% du chiffre d’affaires pour seulement 5,4% des passagers, d’après une étude américaine. Et "la classe affaires pèse souvent jusqu’à 80% de la marge d’une compagnie", affirme Didier Bréchemier, associé au cabinet Roland Berger et spécialiste du transport aérien. 

La clientèle professionnelle est indispensable pour les grandes compagnies comme Air France et Lufthansa. Notamment parce qu’elle est prête à payer le prix fort pour obtenir davantage de services, de confort et une certaine flexibilité lui permettant d’échanger facilement ses billets afin de pouvoir changer de vol au dernier moment. Notons par ailleurs que contrairement aux passagers "loisirs" qui voyagent essentiellement les week-ends et pendant les vacances, les voyageurs d’affaires "volent en semaine et sont donc beaucoup plus constants sur l’année", souligne Xavier Tytelman, consultant aéronautique chez CGI Consulting. 

Les voyages d'affaires victimes collatérales de la crise sanitaire

Avec la crise sanitaire, les compagnies courent le risque de perdre, au moins à court terme, une partie de cette précieuse clientèle. "C’est une certitude, on l’observe après chaque crise", analyse Xavier Tytelman. Plusieurs raisons le laissent penser. D’abord, "les entreprises vont faire face à une situation financière plus difficile et donc réduire les budgets voyages" quand le trafic aura repris, prédit Didier Bréchemier. Dans le pire des scénarios, elles annuleront tout simplement les déplacements professionnels. Dans un scénario plus optimiste, elles pourraient choisir de basculer les voyageurs d’affaires de la classe Business vers une classe inférieure comme la Premium, voire "l'éco", pour réduire leurs coûts. 

Un transfert vers les compagnies low-cost n’est pas non plus à exclure. Certaines d’entre elles, comme EasyJet, tentent en effet de se positionner sur le segment lucratif des voyages d’affaires en proposant des services similaires à ceux des compagnies traditionnelles. "Je suis persuadé que les compagnies low-cost vont prendre des parts de marché aux compagnies traditionnelles sur les courts et moyens-courriers", présage Didier Bréchemier. A condition bien entendu qu’elles disposent de suffisamment de fréquences de vols pour satisfaire la clientèle d’affaires toujours à la recherche de flexibilité. 

Air France, Lufthansa, British Airways ou Delta pourraient aussi perdre des passagers au profit des spécialistes de vols privés. "Etant donné que les prix de la classe Business risquent d’augmenter, le gap avec les jets privés sera de plus en plus faible. Quand vous faites voyager trois ou quatre personnes en Business, la différence de coûts avec les jets privés est déjà devenue ridiculement faible. Et pour ce qui est des précautions sanitaires, le jet, c’est le rêve", renchérit Xavier Tytelman. Sans oublier que les industriels développent des jets 100% électriques qui pourraient entrer en service d’ici quelques années sur des courts trajets. Un argument de poids alors que la question climatique est omniprésente dans l’aérien.

Changement de mentalité

Le confinement décrété dans plusieurs pays européens pour ralentir l’épidémie de coronavirus a contraint de nombreuses entreprises à repenser leur organisation. Selon la GBTA, 70% de celles qui avaient l’habitude d’envoyer leurs collaborateurs en déplacement ont davantage eu recours aux visioconférences et 85% ont mis en place le télétravail pendant cette période. 

Ce nouveau fonctionnement a été riche en enseignements pour certaines d’entre elles qui ont pu s'apercevoir qu’"un certain nombre de déplacements étaient certainement inutiles", note Didier Bréchemier. Au point de porter un nouveau regard sur le travail à distance qu’elles pourraient être tentées de poursuivre en partie à l’avenir, surtout si la situation sanitaire reste préoccupante. Un changement de mentalité qui pénaliserait un peu plus les compagnies aériennes. 

Mais les voyages d’affaires ne doivent pas disparaître totalement, prévient le spécialiste. Et de poursuivre: "7% du message passe par les mots, 30% par le ton de la voix, et le reste par le body language. On annihile une partie du langage du corps dans les discussions et les négociations en visioconférences. C’est pourquoi les entreprises ne doivent pas réduire de manière significative les déplacements et elles qui le feront risquent de se trouver désavantagées".

A quand la reprise des voyages d'affaires? 

La question est de savoir si le ralentissement de l’industrie du voyage d’affaires sera temporaire ou s’il s’agit d’une tendance durable. "Il va bien y avoir une réduction du nombre de voyageurs d’affaires, mais je ne pense pas que ce soit permanent", observe Didier Bréchemier. Avant de tempérer: "La demande va repartir mais est-ce qu’elle repartira à un niveau équivalent à 100%, 95%, 80% du niveau d’avant crise?". 

La GTBA reconnaît que le segment est aujourd’hui "au point mort" mais estime qu’il "survivra à cette pandémie et que les voyages reprendront lorsqu’ils pourront se faire dans de bonnes conditions sanitaires". L’association a d’ailleurs réalisé un sondage très instructif. Parmi les entreprises basées en France qui ont annulé ou suspendu la plupart ou la totalité des voyages d’affaires nationaux, près de la moitié (45%) prévoit de reprendre ses voyages intérieurs dans un avenir proche et les trois quarts (77%) pensent que leurs voyages domestiques reprendront en grande partie au cours des deux ou trois prochains mois. 

Les répondants sont en revanche moins optimistes pour ce qui est des déplacements professionnels internationaux. Moins d'une entreprise sur quatre prévoient de les reprendre dans un avenir proche et 71% estiment qu’il faudra au minimum six mois avant d’y recourir à nouveau. 

En attendant, Didier Bréchemier conseille aux compagnies aériennes de se préparer à la lente reprise des voyages d’affaires en accélérèrent "tous les plans de restructuration et de transformation pour baisser leurs charges fixes". Et pour regagner au plus vite la confiance des passagers professionnels, il préconise bien entendu de "mettre en place les mesures sanitaires nécessaires" mais aussi de développer davantage "l’innovation digitale" à laquelle la clientèle affaires est particulièrement sensible.

Paul Louis