BFM Business

Renault et Nissan: vers une guerre ouverte?

L'arrestation de Carlos Ghosn a mis en avant la nécessaire évolution de l'alliance Renault-Nissan-Mitsubishi.

L'arrestation de Carlos Ghosn a mis en avant la nécessaire évolution de l'alliance Renault-Nissan-Mitsubishi. - EMMANUEL DUNAND / AFP

L'arrestation de Carlos Ghosn au Japon a remis en lumière les relations tendues entre Nissan et Renault. Les deux alliés doivent désormais trouver un nouveau terrain d'entente pour repartir de l'avant.

Alors que Carlos Ghosn est emprisonné depuis bientôt un mois à Tokyo, l'arrestation du grand patron a réveillé les tensions entre les deux principales entreprises qu'il dirigeait jusqu'ici: Renault et Nissan. Dernier signe des relations tendues entre les deux partenaires, le refus du constructeur japonais d'organiser une assemblée générale extraordinaire. Or, cette demande émanait du groupe français, son principal actionnaire, par l'intermédiaire d'une lettre signée par son directeur général, Thierry Bolloré. 

Une domination française mal vécue au Japon

L'enquête interne, lancée par Nissan et à l'origine du placement en garde à vue de Carlos Ghosn, reflète en effet une domination française au sein de l'Alliance, plutôt mal vécue côté japonais. Dans les faits, Renault possède pourtant bien 43,4% du capital de Nissan, ce dernier ne possédant en retour que 15% de Renault. Nissan n'a en outre aucun droit de vote au conseil d'administration. Sur le papier, Renault a donc bien le contrôle sur le constructeur japonais. Mais pour ne froisser personne côté nippon, le terme d'Alliance a toujours présupposé une égalité des partenaires dans les décisions stratégiques. Ce n'est en fait qu'une égalité de façade. 

Parmi les étincelles qui auraient mis le feu au poudre: le renouvellement du mandat de Carlos Ghosn chez Renault en début d'année. Le patron avait alors reçu pour mission des actionnaires, et en premier lieu l'Etat français, de consolider l'alliance avec Nissan. Or, le projet d'aller vers une fusion aurait scellé la domination française dans une alliance déjà déséquilibrée, et provoqué du même coup l'animosité des Japonais. 

"Le fait que certains aient poussé à une fusion avec un siège unique en France représente une erreur stratégique, cela créerait une incapacité à travailler ensemble alors qu’il y a aujourd’hui une vraie complémentarité entre les deux entreprises", souligne Bernard Jullien, maître de conférences en économie à l’Université de Bordeaux (Gironde).

L'avenir de l'Alliance en question

L'Alliance Renault-Nissan, rejoint récemment par un autre constructeur japonais, Mitsubishi, s'impose en effet comme une réussite industrielle, avec la place de numéro un mondial de l'automobile acquise en 2017. Une position qui devrait être conservée cette année.

La lutte de pouvoirs actuelle replace ainsi au second plan des sujets pourtant bien plus importants, regrette Bernard Jullien:

"Ce qui m’inquiète c’est qu’on reste sur un imbroglio politico-médiatique, on parle beaucoup de gouvernance alors qu’il y a des dossiers industriels en cours qui mériteraient plus d’intérêt. Cette bagarre pour gagner la bataille de la gouvernance occulte la question de l’évolution de l’Alliance sur le plan opérationnel".

La coopération industrielle et les succès accumulés ces dernières années permettent toutefois de rester confiant sur l'avenir de l'Alliance, dont profite aussi Nissan.

"Nissan n’a clairement pas intérêt à la disparition de l’Alliance avec Renault, qui lui permet en particulier d’accéder plus facilement aux marchés européens et africains, explique Frédéric Fréry, professeur de stratégie à l’ESCP Europe. Sans oublier la satisfaction pour Nissan que l’ensemble formé avec Renault et Mitsubishi soit numéro un de l’industrie automobile, devant l’autre grand constructeur automobile japonais: Toyota."

Pour Bernard Jullien, Renault et l'Etat français devraient ainsi mettre de l'eau dans leur vin, afin de ne briser l'Alliance en cherchant à la "consolider", ce qui du point de vue français traduit en réalité la volonté d'asseoir la domination française sur l'ensemble. 

"On pourra sortir de cette crise de confiance entre Renault et Nissan en affirmant deux choses côté français. Premièrement, il n’est pas question d’aller vers une fusion. Deuxièmement, cela ne doit pas nous empêcher de chercher à converger sans aller trop vite pour ne pas briser les acquis et les compétences chez Renault comme chez Nissan."

Guerre de succession en cours

Pour repartir de l'avant, la question de la succession de Carlos Ghosn se pose. Après l'ouverture de l'enquête de la justice japonaise, Nissan lui a rapidement retiré son titre de président du conseil d'administration mais ne parvient pas encore à désigner de remplaçant. Chez Renault, faute d'éléments sur l'enquête en cours au Japon, une direction intérimaire a été nommée, avec à sa tête Thierry Bolloré

"La manière dont Renault joue le coup est plutôt fine: garder Ghosn comme PDG, c’est d’une certaine manière empêcher Nissan de reprendre le pouvoir sur la direction de l’Alliance", note Bernard Jullien

Si le nom de l'actuel patron de Michelin, Jean-Dominique Sénard, circule pour reprendre la direction de Renault, rien n'indique toutefois que le nouveau président pourra reprendre la main sur l'Alliance. Pour Frédéric Fréry, on pourrait ainsi assister à l'apparition d'un troisième homme, capable de faire la synthèse entre les intérêts de Renault et de Nissan:

"Il ne paraît plus envisageable que les Japonais acceptent que le patron de Renault reste patron de l’Alliance. Nissan va peut-être essayer de placer un Japonais, mais cela semble peu probable du fait du partage actuel du capital. La vraie alternative serait de trouver une personnalité extérieure, ce qui permettrait de ménager les intérêts et les susceptibilités au sein de l’alliance."

Julien Bonnet