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La guerre en Ukraine fait craindre une crise alimentaire majeure

De nombreux Etats sont très dépendants du blé ukrainien, de quoi faire planer un vrai risque de pénuries. Mais c'est aussi la stratégie agricole européenne qui doit être questionnée.

Si la question de la dépendance de l'Europe au gaz russe est au centre du conflit qui se joue entre la Russie et l'Ukraine, celle du blé est aussi sensible voire encore plus inquiétante. De nombreux pays sont en effet très dépendants du blé ukrainien. Ses productions nourrissent le marché mondial car l'Ukraine a des besoins intérieurs limités et peut donc massivement exporter.

Le pays est en effet un géant des céréales. En 2018, l'Ukraine était le 5e producteur mondial de maïs, le 8e producteur de blé, le premier producteur de tournesol, le troisième producteur de sarasin. Au global, dans le monde, 12% des exportations de céréales viennent d'Ukraine. Le pays est aussi le troisième producteur mondial de pommes de terre.

Mais aujourd'hui, plusieurs produits agricoles ukrainiens sont soumis à autorisation ou quotas pour être exportés. Selon un décret pris dimanche 6 mars, une licence est désormais nécessaire pour exporter le blé, la viande de volaille, les œufs, l'huile de tournesol. Des quotas ont également été introduits pour l'exportation de bétail, de viande de bétail, de sel, sucre, avoine, sarrasin, seigle, millet.

15 tonnes de céréales bloquées

Dans le même temps, six millions de tonnes de blé et neuf millions de tonnes de maïs seraient actuellement bloquées dans les ports ukrainiens. Et rien ne dit que cette situation va évoluer à court terme.

La hausse des prix combinée aux perturbations d’exportations menace les pays fortement dépendants du blé ukrainien.

C’est notamment le cas de l’Egypte, premier importateur mondial de blé, en 2021, 50% de ce blé provenaient de Russie et 30% d’Ukraine. L'Ukraine fournit également 90% du blé consommé au Liban.

Le pays exporte également une grande partie de sa production de blé et de maïs vers la Chine, l'Algérie, la Libye, mais aussi la Tunisie, le Maroc et le Nigeria.

Le risque de crise alimentaire pour ces pays n'est donc pas négligeable tout comme pour d'autres en bout de chaîne qui vont subir la flambée des prix des produits alimentaires.

Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), à un moment "où le monde est déjà confronté à un niveau sans précédent de famine, il est particulièrement tragique de voir la faim apparaître dans (un pays) qui a depuis longtemps été le grenier de l'Europe". La situation est d'autant plus préoccupante qu'avec l'arrivée du printemps, la période des semis devrait bientôt débuter en Ukraine et que rien ne dit qu'elle pourra se tenir.

"Les balles et les bombes en Ukraine peuvent amener la crise alimentaire mondiale à des niveaux jamais vus auparavant", résume le PAM.

"On peut avoir de la casse"

Un constat partagé par Julien Denormandie, le ministre de l'Agriculture. "Sur le pourtour méditerranéen, énormément de pays dépendent des exportations de blé. Au même moment, vous avez une terrible sécheresse qui sévit sur cette zone-là. Nous devons éviter une crise alimentaire dans les 12 à 18 mois à venir", prévient-il ce mardi, interrogé sur CNEWS.

"Il y aura forcément des impacts sur les prix moyens parce qu'il n'y a pas beaucoup d'alternatives en termes d'origines et donc beaucoup de pays importateurs vont être fragilisés", abonde Sébastien Abis, chercheur français, associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et auteur de l'ouvrage "Géopolitique du blé", interrogé par le site spécialisé Pleinchamp.

"Si les ports sont détruits, si la circulation, le transport logistique ne sont pas permis, on peut avoir de la casse. Tout cela va évidemment avoir un impact sur la stabilité des approvisionnements agricoles mondiaux", ajoute-t-il.

D'ores et déjà, ces pays importateurs se tournent vers d'autres sources comme la France qui est le premier producteur et historiquement le premier exportateur de blé tendre de l'Union européenne. C'est le cas de l'Algérie.

Grâce à de bonnes récoltes, la France peut en effet exporter cette année entre 1 et 1,5 million de tonnes de blé en plus. Pas de quoi compenser la baisse des exportations ukrainiennes.

"En revanche, sur des marchandises comme le maïs, le tournesol, là, il y a un problème. La moitié du maïs européen importé vient d'Ukraine. On n'est pas dans des tendances de production haussières de maïs en Europe, donc on n'a pas forcément des relais. Si tout cela perdure et s'aggrave, si demain l'Ukraine ne produit pas et ne peut pas exporter, qui la remplace?", s'interroge Sébastien Abis.

L'Europe doit produire plus, elle en a les capacités

Evidemment, cette nouvelle problématique force l'Europe à s'interroger. Comme pour l'énergie, il s'agit de retrouver une certains forme d'indépendance. Une indépendance possible compte tenu du potentiel agricole en France ou encore en Allemagne.

Julien Denormandie appelle ainsi à "produire plus au niveau européen". "Face à cet arrêt probable d'une partie des exportations de blé ukrainien ou russe mais aussi d'autres (céréales) comme le maïs ou le tournesol", il a estimé que l'Europe devait "assumer sa mission nourricière".

"Il faut que l'Europe produise plus, elle bénéficie des terres parmi les plus fertiles au monde, il faut que l'Europe ait une capacité à produire plus pour pouvoir également accompagner d'autres pays qui n'ont rien à voir avec le conflit mais qui se voient impactés dans leur possibilité d'accès à l'alimentation, notamment sur le continent africain et en particulier en Afrique du nord", a-t-il appelé.

Un renforcement de la production française a également été évoqué par la présidente de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants (FNSEA).

"Quand on dit que l'Ukraine et la Russie représentent 30% du blé mondial et qu'en même temps, l'Europe dit 'nous n'allons pas produire sur 4% de nos sols', au nom de protection de l'environnement, qui n'ont pas autant d'efficacité qu'ils le pensent, nous disons: il faut produire sur les hectares européens pour compenser ce qui ne sera pas produit ailleurs, sinon nous allons manquer de céréales. Dans certains pays le stock de céréales ne tient que jusqu'à avril, c'est le cas de l'Egypte et d'autres pays africains. Ceux par exemple qui n'ont pas voté la résolution de l'ONU car ils craignent les mesures de rétorsion de la Russie." expliquait sur BFM Business Christiane Lambert, la présidente de la FNSEA.

"La géopolitique du blé, c'est montrer qu'il y en cascade un certain nombre de conséquences très importantes (à la guerre en Ukraine)", résume-t-elle.

Olivier Chicheportiche Journaliste BFM Business