BFM Business

Quand un accident sur le tournage de Taxi 3 fait une handicapée à vie

Un filature dans les rues de Marseille a mal tourné

Un filature dans les rues de Marseille a mal tourné - EuropaCorp

L'HISTOIRE SECRÈTE DE LA SAGA DES FILMS TAXI (3/3). Le 11 novembre 2001, un accident sur le tournage de Taxi 3 laisse une cascadeuse handicapée à vie. Elle se battra pour obtenir des indemnités, mais en vain...

Le 16 août 1999, un accident mortel lors d'une cascade endeuille le tournage de Taxi 2. Ce drame crée une brouille durable entre Luc Besson et Rémy Julienne, chargé des cascades sur le film.

Mais the show must go on. Les productions suivantes de Luc Besson, notamment le troisième épisode de Taxi, ont toujours besoin de cascades. Le réalisateur-producteur se met donc en quête d'un autre spécialiste. Il recrute alors Michel Julienne, qui n'est autre que le fils de Rémy. Le fils a travaillé avec le père jusqu'en 1991, puis créé en 2000 sa propre société Cascades et Cascadeurs SARL. Luc Besson le recrute donc pour Taxi 3, puis le fera ensuite travailler sur la plupart de ses productions: Le transporteur 1, 3 et 4, Taken 1, 2 et 3, Michel Vaillant, From paris with love, Colombiana, Brick mansions, Lucy, 3 days to kill...

Filature dans les rues de Marseille

Hélas, un nouveau drame se produit le 11 novembre 2001 lors du tournage de Taxi 3 dans les rues de Marseille. A nouveau, un cascadeur -en l'occurrence une cascadeuse- a un accident. Heureusement, il n'est pas mortel, mais laisse notre cascadeuse handicapée à vie.

Dans la scène en question, notre cascadeuse doit conduire une voiture prise en filature par le fameux taxi. Trois prises sont réalisées. Lors de la troisième prise, la chaussée est devenue glissante à cause de la pluie. Et notre cascadeuse roule plus vite que lors des deux premières prises. Résultat: elle n'arrive pas à prendre son virage, et percute un arbre. L'accident la laisse avec une fracture de la colonne vertébrale, de multiples fractures à la main gauche, et des brûlures aux deux mains. Notre cascadeuse passe une semaine à l'hôpital, puis reste totalement immobilisée trois mois, et enfin fait un an de rééducation. Au final, l'accident la laisse avec une invalidité de 36%, et l'oblige à changer de métier...

Un parrain qui terrorise les cascadeurs

Deux ans après, le 29 janvier 2003, le film sort en salles. Une semaine avant, VSD consacre au film au dossier au vitriol, et publie une interview de la cascadeuse sous le titre: "Taxi 3 a brisé ma vie". Elle y tient des propos virulents sur Luc Besson:

"La façon dont cet homme traite les gens est inadmissible. Personne ne peut parler dans le milieu car il emploie de nombreux cascadeurs".

Furieux, Luc Besson la dézingue dans l'émission On ne peut plaire à tout le monde de Marc-Olivier Fogiel. Elle lui répond dans VSD la semaine suivante:

"Pensez-vous sincèrement qu'une seule des personnes présentes sur le tournage ce jour, étant salariée d'EuropaCorp, avouera qu'une erreur a aussi été commise de sa part? Non, jamais personne ne dira la vérité, car personne n'a envie de perdre sa place, ce que je comprends parfaitement".

Excédé, Luc Besson porte plainte en diffamation contre l'hebdomadaire et la cascadeuse. Les avocats du réalisateur-producteur déplorent:

"Luc Besson est présenté comme une sorte de parrain terrorisant les cascadeurs et les empêchant de s'exprimer. Luc Besson et EuropaCorp imposeraient une sorte de loi du silence auprès des cascadeurs qu'ils emploient. Ils sont accusés de faire régner l'omerta sur tous les collaborateurs de leurs films".

La cascadeuse riposte en réclamant 80.000 euros de dommages et intérêts suite aux propos tenus par Luc Besson dans On ne peut plaire à tout le monde.

Jugement de Salomon

Le procès se tient finalement en septembre 2004. Devant les juges, notre cascadeuse assume ses propos, sauf la phrase "Taxi 3 a brisé ma vie".

Finalement, le 3 novembre 2004, le tribunal de grande instance de Paris rend un jugement de Salomon. Sur le fond, il relève que la cascadeuse "a admis être partie en retard, ce qui l'a contrainte à adopter une vitesse plus élevée à l'origine de l'accident". Mais il juge que l'interview n'est pas diffamatoire, et donc condamne Luc Besson et EuropaCorp à rembourser 2000 euros de frais de procédure. Toutefois, il déboute la cascadeuse de sa demande de dommages et intérêts. Et il juge diffamatoire le reste de l'article, condamne pour cela VSD à un euro de dommages, et à publier cette condamnation dans ses pages.

Combat pour obtenir des indemnités

Mais l'affaire ne s'arrête pas là. Notre cascadeuse entame un long combat judiciaire pour obtenir des indemnités. D'abord, elle fait d'abord reconnaître son accident comme "accident du travail", ce qui lui permet de toucher une rente de 4.000 euros par an de la part de la Sécurité sociale.

Ensuite, elle attaque devant les prud'hommes de Paris la société de Michel Julienne (avec qui elle avait signé un CDD de deux jours) et EuropaCorp. Elle leur reproche de ne pas avoir souscrit d'assurance spéciale lors du tournage, alors que la convention collective du cinéma l'impose en cas de tournage dangereux. A ce titre, elle leur réclame 219.100 euros, qui est "le capital garanti [prévu par l'assurance] correspondant à 200 fois le salaire minimal hebdomadaire".

Devant les prud'hommes, un débat a lieu sur les causes de l'accident. La société de Michel Julienne accuse la cascadeuse:

"à la troisième reprise, elle est partie avec deux secondes de retard, et, au lieu de rester sur place comme cela lui avait été demandé, elle a augmenté sa vitesse et raté son virage".

La cascadeuse rétorque être allée plus vite car le taxi allait plus vite. Mais finalement, le 25 avril 2006, les prud'hommes la déboutent:

"La vitesse [demandée] devait se situer entre 30 et 50 km/h. La cascadeuse connaissait le parcours et le contenu de sa mission. L'accident a pour cause sa décision d'augmenter sa vitesse pour combler le retard pris par elle lors du départ de la séquence. Elle ne rapporte donc nullement la preuve d'une quelconque dangerosité de sa prestation justifiant seule que l'employeur contracte une assurance particulière".

Prescription

Notre cascadeuse songe alors à saisir le tribunal des affaires de sécurité sociale, pour faire reconnaître une "faute inexcusable" de l'employeur, ce qui permet de toucher une rente plus élevée. Mais pour cela, le tribunal doit être saisi dans les deux ans, une échéance alors dépassée.

Notre cascadeuse tente alors une ultime procédure: elle argue qu'elle a été victime d'un accident de la circulation. A ce titre, elle demande une expertise médicale et le versement de 5.000 euros comme provision sur de futures indemnités. Le 14 décembre 2009, le tribunal de grande instance de Paris lui accorde la nomination d'un expert. Mais cette décision est cassée par la cour d'appel le 28 septembre 2010. Pour elle, "l'accident ne saurait être analysé comme accident de la circulation, ayant eu lieu sur une route fermée à la circulation". Après ce dernier revers, notre cascadeuse a jeté l'éponge...

Interrogé, ni la cascadeuse ni son avocat, le cabinet de Georges Simonian, n'ont souhaité faire de commentaires.

Jamal Henni