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Quand une cascade ratée tue un caméraman sur le tournage de Taxi 2

L'accident mortel interrompra le tournage durant sept jours

L'accident mortel interrompra le tournage durant sept jours - EuropaCorp

L'HISTOIRE SECRÈTE DE LA SAGA DES FILMS TAXI (2/3). Le tournage de Taxi 2 a été endeuillé par la mort d'un caméraman suite à une cascade ratée. La justice condamnera le responsable des cascades Rémy Julienne, mais aussi le producteur EuropaCorp.

Sorti le 8 avril 1998, Taxi est un immense succès. Très vite, son producteur Luc Besson décide d'écrire et de produire une suite, et en confie la réalisation à Gérard Krawczyk. Les cascades sont à nouveau confiées à Rémy Julienne, spécialiste reconnu du domaine, qui compte à son actif 1400 films sans aucun accident grave, dont 12 films avec Jean-Paul Belmondo et 6 James Bond.

Une cascade compliquée

Le tournage a lieu à l'été 1999. La production obtient du préfet de police l'autorisation de fermer à la circulation le 16 août 1999 un segment du boulevard des Maréchaux à Paris, entre le tunnel de la porte Dauphine et la porte Maillot, pour y tourner une cascade compliquée. Le fameux taxi (une Peugeot 406) doit sortir du tunnel, rouler sur un tremplin, décoller, sauter au-dessus de deux chars de combat stationnés en travers de la route, et enfin atterrir sur un amas de matelas et de cartons. 

A 9h30, une première prise de vue est effectuée, mais le saut est trop court: la voiture atterrit devant la zone de réception composée de matelas et de cartons. Rémy Julienne décide alors d'augmenter simultanément la hauteur du tremplin et la vitesse de la voiture: il demande au cascadeur qui conduit la voiture d'aller à 120 km/h au lieu de 100 km/h.

Cette fois, le saut est trop long: la voiture atterrit après la zone de réception prévue. Ne pouvant freiner, elle dérape, et fauche deux personnes: le caméraman Alain Dutartre, qui décède peu après, et l'accessoiriste Jean-Michel Bar, qui est grièvement blessé aux jambes, entraînant une incapacité de travail de trois mois. Le chauffeur de la voiture est également blessé, entraînant une incapacité de travail de deux mois. 

"Comportement irresponsable"

Le tournage est alors interrompu, et ne reprendra que sept jours plus tard. Mais la préfecture comme la mairie refusent d'autoriser un nouveau tournage porte Dauphine. Quant au réalisateur Gérard Krawczyk, il éprouve "un sentiment de culpabilité intense, avec une détresse psychologique tout à fait marquée", selon un certificat médical.

Une longue procédure pénale s'ouvre alors, qui durera jusqu'en 2011. A cette occasion, Luc Besson et Rémy Julienne se renvoient la balle et se brouillent durablement. Dans le livre Luc Besson, l'homme qui voulait être aimé de Geoffrey Le Guilcher (Flammarion), le cascadeur raconte: 

"Au début, j'avais le cul entre deux chaises. J’y allais hyper mollo vis-à-vis de la production, car ce sont des gens qui me donnent le casse-croûte, et j’étais aussi très touché personnellement. Puis un jour, j’ai eu accès aux éléments du dossier et j’ai vu ce que Besson, le réalisateur et les autres avaient déclaré. J’ai été littéralement écœuré. Je suis tombé de mon arbre, ils me chargeaient tous! Là, j’ai changé de tactique et j’ai dit la vérité : je n’ai jamais trouvé dans une production quelque chose d’aussi horrible, jamais".

Une première confrontation tendue, organisée par la juge d'instruction Dominique Bibal-Sery, a lieu le 19 mai 2005. Luc Besson se défausse sur Rémy Julienne: "c'est le meilleur cascadeur du monde, et le meilleur créateur de cascades. C'est le seul à démarrer une cascade, et à arrêter une cascade mal enclenchée, car il a le plateau". La juge leur projette ensuite un making of du film où l'on voit Rémy Julienne assurer que la cascade "est garantie". Interrogé sur cette déclaration, Rémy Julienne assure qu'avant le tournage, il avait classé cette cascade comme dangereuse. Mais le producteur exécutif employé par EuropaCorp, Bernard Grenet, l'enfonce: "au visionnage du film, M. Julienne dit que ce n'est pas dangereux. Après, il dit que c'est une cascade dangereuse. Ce n'est pas cohérent, il y a une contradiction dans les dires". Luc Besson abonde: "un double langage en pleine cascade est un comportement irresponsable". Le lendemain de la confrontation, Rémy Julienne fait un infarctus...

Une trajectoire non calculée à l'avance

Finalement, l'enquête révélera moult lacunes commises aussi bien par Rémy Julienne que par la société de Luc Besson EuropaCorp, qui est le producteur délégué du film. 

D'abord, la scène aurait pu être filmée par une caméra à déclenchement automatique sans caméraman, ou une caméra blindée, ou une caméra grue, toutes présentes sur le tournage. Mais, selon un témoin, "la caméra grue n'a pas été utilisée car il fallait un quart d'heure pour la mettre en place". Lors de l'instruction, Rémy Julienne dira "ne pas avoir utilisé ni la caméra blindée, ni la caméra grue, car il croyait que les personnes travailleraient en toute sécurité".

Autre problème pointé par le tribunal:

"Les victimes étaient situées exactement face à la voiture, à moins de 13 mètres du point d'impact. Cette position ne leur laissait qu'une fraction de seconde pour réagir et s'écarter du danger. Dans ces conditions, toute protection humaine s'avérait illusoire. Aucune réelle marge de sécurité n'avait été prévue. Pourtant, aucun obstacle technique ne s'opposait à ce que Rémy Julienne place la caméra plus loin, à une distance à l'évidence sécuritaire. Gérard Krawczyk affirmait à l'audience que, depuis cet accident, il avait modifié les emplacements des caméras sur les lieux de tournage à risque".

Surtout, Rémy Julienne n'a pas calculé au préalable la trajectoire. Comme l'écrit la cour d'appel:

"le véhicule est retombé plus de 17 mètres après le point de chute escompté, par simple effet des lois physiques. La mauvaise appréciation de ces données par [Rémy Julienne] est établie, et constitue la principale cause de l'accident. Rémy Julienne a reconnu s'être fondé, pour la modification des paramètres du deuxième saut, sur une méthode empirique fruit de son expérience, sans avoir effectué de calcul préalable. Rémy Julienne a déclaré qu'après cet accident, il avait modifié ses méthodes et effectuait désormais des calculs de trajectoire sur ordinateur. Rémy Julienne, en ne procédant à aucun calcul précis pour régler les cascades, en ne disposant pas de moyens de mesure pour estimer la vitesse d'envol du véhicule, et en analysant le saut dans une précipitation excessive, a commis une faute caractérisée exposant autrui à un risque d'une particulière gravité, qu'il ne pouvait ignorer, compte tenu de sa compétence et de son expérience reconnues".

Autre problème: lors du tournage d'une cascade, les techniciens sont normalement protégés par un cascadeur placé à côté d'eux. Ainsi, l'autre caméraman Pierre Morel était protégé par un cascadeur de l'équipe de Rémy Julienne, qui, lorsque la voiture a foncé sur eux, l'a tiré par la ceinture, et l'a ainsi sauvé. Mais le caméraman Alain Dutartre a refusé d'être protégé par le cascadeur qu'on lui a proposé, et a finalement été secondé par Jean-Michel Bar, décrit par les juges comme un "intermittent du spectacle sans doute accessoiriste, employé dans des conditions peu claires". "Jean-Michel Bar n'était pas cascadeur, ce qui explique qu'il n'ait pas réussi à tirer Alain Dutatre à temps par le ceinturage. Rémy Julienne n'avait pas été informé de cette décision d'Alain Dutatre", ont plaidé ses avocats.

Une pression pour diminuer les coûts

Mais ce n'est pas tout. L'enquête révèle aussi que Rémy Julienne a proposé de réaliser des essais des cascades avant de le tournage. Mais le directeur de production employé par EuropaCorp, Thierry Guilmard, a refusé, "vraisemblablement en raison du coût de 18.000 euros qui était sollicité [par Rémy Julienne pour ces essais]. Une motivation d'autant plus contestable que EuropaCorp avait reçu 300.000 euros par Peugeot pour assurer la promotion de la 406", ont déploré les avocats du cascadeur. 

Et, lors de l'enquête, plusieurs témoins présents sur le tournage ont déploré la volonté d'EuropaCorp de serrer les coûts:

"Il y avait une pression qui régnait sur le tournage, la pression de faire le plus vite possible un maximum de plans, sans avoir recours à des heures supplémentaires..."
"Le rythme était trop rapide pour faire mon travail correctement et sans risque. Quelques jours avant l'accident, il y avait déjà eu un raté sur une cascade qui aurait pu être dramatique. Visiblement, Rémy Julienne se plaignait de la rapidité du travail. Rémy Julienne a dit lors du ratage qu'il n'avait pas assez de temps pour les répétitions de ces cascades, et qu'on lui avait refusé des essais..."
"La production a cherché à réduire les délais de tournage. Il y avait un climat général de limitation des coûts financiers de la part de la production. Arrivé au bout du quota d'heures supplémentaires, la production nous a dit qu'il fallait se débrouiller pour éviter d'avoir recours à des heures supplémentaires..."
"Le stress régnait sur le tournage, dû à l'emprise du financier qui laissait trop peu de temps aux gens pour préparer leur travail. La production a toujours refusé des embauches supplémentaires, uniquement pour des raisons financières..."

La cour d'appel tiendra compte de ces témoignages:

"Les affirmations d'EuropaCorp sur le caractère banal et facile de la cascade sont contredites par ces circonstances et les conséquences de l'accident survenu.
Les représentants d'EuropaCorp ont cherché à réduire les coûts financiers, ce qui les a conduit à refuser le devis proposé par Rémy Julienne pour effectuer des essais préalables.
En soumettant les personnes intervenant sur le tournage à une forte pression, en refusant pour des raisons financières les essais proposés par Rémy Julienne, en manquant aux obligations sur la sécurité du travail, Luc Besson et ses collaborateurs immédiats ont donc commis, en qualité de représentants d'EuropaCorp, des fautes ayant concouru à la réalisation du décès d'Alain Dutartre"

Infractions au droit du travail

Enfin, les textes imposent au producteur de déposer avant le tournage un "avis d'ouverture de chantier" à la Chambre syndicale des producteurs et exportateurs de films. Mais l'avis déposé par EuropaCorp ne mentionnait pas le lieu du tournage de la cascade fatale, ne signalait aucun risque particulier, et était globalement "très imprécis", selon la Chambre syndicale. 

Au final, EuropaCorp est reconnue coupable en appel d'"homicide involontaire", et condamnée à 100.000 euros d'amende. En revanche, les dirigeants d'EuropaCorp -à commencer par Luc Besson- échappent à toute condamnation. Pourtant, le juge d'instruction avait initialement mis en examen Luc Besson, en qualité de dirigeant d'EuropaCorp, pour "homicide involontaire et infractions au droit du travail". Mais le réalisateur-producteur a alors exhibé le contrat de travail entre EuropaCorp et le producteur exécutif du film, Bernard Grenet. Ce contrat confie à Bernard Grenet "la surveillance du tournage". Luc Besson (défendu par le ténor du barreau Georges Kiejman) a donc expliqué avoir délégué ses pouvoirs à Bernard Grenet, et donc ne pas être légalement responsable. Pour cette raison, le juge d'instruction accorde finalement un non lieu à Luc Besson, et renvoie devant le tribunal correctionnel seulement Bernard Grenet. Et aucun appel n'est fait de ce non lieu. Résultat: "il n’était plus possible de faire condamner Luc Besson sur ce dossier", explique le livre de Geoffrey Le Guilcher.

Toutefois, Bernard Grenet échappe lui aussi à une condamnation. En effet, le tribunal examine de plus près le contrat de travail de Bernard Grenet. Ce contrat lui interdit de "prendre toute décision [de dépenses] sans l'approbation préalable et par écrit du producteur". Et Bernard Grenet confirme qu'il "ne pouvait engager une dépense en matière de sécurité sans l'accord préalable de Luc Besson". Le tribunal relaxe donc Bernard Grenet en estimant:

"Bernard Grenet ne disposait pas des moyens nécessaires pour exercer une mission de surveillance et de sécurité dans le cadre d'une délégation de pouvoirs. Cette délégation de pouvoirs n'a donc aucune valeur comme délégation de pouvoirs effective".

De son côté, au terme d'un long marathon judiciaire, Rémy Julienne (défendu par Gilbert Collard puis par Patrick Vilbert) est condamné à six mois de prison avec sursis, et 2000 euros d'amende. Rémy Julienne et EuropaCorp sont aussi condamnés à verser 60.000 euros à la famille Dutartre.

Bernard Grenet a continué à travailler pour EuropaCorp jusqu'en 2008, où il a pris sa retraite. Rémy Julienne n'a plus travaillé avec Luc Besson. Déjà âgé de 69 ans lors de l'accident, malade (trois infarctus, un cancer du côlon, un cancer de la prostate), il a beaucoup réduit son activité ensuite. En 2009, il a publié ses mémoires, Ma vie en cascades, dédiées à Alain Dutartre.

Contactés, ni EuropaCorp, ni l'avocat de Rémy Julienne Patrick Vilbert n'ont souhaité faire de commentaires, tandis que l'avocat de la famille Dutartre Benoît Chabert n'a pas répondu.

Bataille de gros sous

L'accident mortel survenu sur le tournage de Taxi 2 a aussi donné lieu à une bataille de gros sous avec les assureurs.

D'une part, EuropaCorp avait souscrit auprès d'ACE (les Assurances continentales) une assurance couvrant 9 personnes (dont Alain Dutartre) prévoyant le versement de 150.000 euros en cas de décès. La famille Dutare a donc reçu cette somme en novembre 2009.

D'autre part, EuropaCorp avait souscrit auprès d'Axa une assurance de responsabilité civile concernant différentes voitures, dont la Peugeot 406 cause de l'accident.

Enfin, EuropaCorp avait souscrit auprès d'AIG Europe (devenu Chartis Europe) une assurance multirisques, et a donc reçu 285.265 euros en raison du retard dans le tournage.

AIG Europe s'est alors retourné vers Axa et la société de Rémy Julienne pour se faire rembourser les 285.265 euros. Le tribunal de grande instance de Paris lui a donné raison, estimant que la loi sur les accidents de circulation s'appliquait. La cour d'appel a ensuite estimé que cette loi ne s'appliquait pas, mais a été désavouée par la cour de cassation. Finalement, Axa a accepté de payer et retiré son recours, indique l'avocat d'AIG Jean-Louis Roiné.

Un marathon judiciaire

2002-04: Luc Besson, Rémy Julienne, Gérard Krawczyk (réalisateur employé par EuropaCorp), Bernard Grenet (producteur exécutif employé par EuropaCorp) et Thierry Guilmard (directeur de production employé par EuropaCorp) sont mis en examen pour "homicide et blessures involontaires, et infractions au droit du travail"

21 février 2006: la juge d'instruction Dominique Bibal-Sery prononce un non lieu à l'égard de Luc Besson, Gérard Krawczyk, et Thierry Guilmard. Elle renvoie devant le tribunal correctionnel Rémy Julienne et Bernard Grenet pour "homicide et blessures involontaires, et infractions au droit du travail"

17 octobre 2006: la famille Dutartre fait citer directement EuropaCorp devant le tribunal correctionnel pour "homicide involontaire"

11 septembre 2007: le tribunal correctionnel de Paris condamne Rémy Julienne à 18 mois de prison avec sursis, 13.000 euros d'amende, 5.000 euros de dommages à la famille Dutartre, et un euro à EuropaCorp. Bernard Grenet est relaxé.

29 juin 2009: la cour d'appel de Paris condamne Rémy Julienne à 6 mois de prison avec sursis, et 2.000 euros d'amende. EuropaCorp est déclarée coupable d'"homicide involontaire" et condamnée à 100.000 euros d'amende (le procureur avait requis 150.000 euros). EuropaCorp et Rémy Julienne sont condamnés à payer solidairement 60.000 euros de dommages à la famille Dutartre (qui réclamait 160.000 euros).

11 mai 2010: la cour de cassation annule la condamnation de Rémy Julienne à 6 mois de prison avec sursis, et les dommages payés à la famille Dutartre

4 octobre 2011: la cour d'appel de Paris condamne à nouveau Rémy Julienne à 6 mois de prison avec sursis, et EuropaCorp et Rémy Julienne à payer solidairement 60.000 euros de dommages à la famille Dutartre.