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Impasse budgétaire en vue pour l'audiovisuel extérieur

Le gouvernement avait ordonné à France Télévisions de faire un effort de solidarité

Le gouvernement avait ordonné à France Télévisions de faire un effort de solidarité - -

Le gouvernement prévoit lui-même un trou de cinq millions d'euros dans le budget 2013. Les recettes publicitaires de France 24 et TV5 vont chuter, car elles ne seront plus garanties par France Télévisions.

Il y aurait un trou de cinq millions d'euros dans le budget 2013 de l'Audiovisuel extérieur de la France (AEF), qui regroupe France 24, RFI et TV5 Monde. C'est la directrice générale des médias au ministère de la Culture, Laurence Franceschini, qui l'a dit elle-même. "Notre appréciation, s'agissant d'une impasse éventuelle de court terme, tournait autour de cinq millions d'euros", a-t-elle déclaré lors d'une audition au Sénat.

Tel est aussi l'avis des sénateurs André Vallini (PS) et Joëlle Garriaud-Maylam (UMP), qui vont déposer un amendement pour accorder une rallonge de 4,2 millions d'euros à l'AEF. "L'équation budgétaire est insolvable en l'état", écrivent-ils dans leur rapport sur les crédits 2013. En pratique, les chaînes "ne seront pas en mesure d’exécuter les missions qui leur sont confiées", et "il faudra donc procéder à une redéfinition de leurs missions et à une limitation de leurs ambitions", qui pourrait conduire à "un appauvrissement sensible de la programmation". Comptablement, "le risque de déficit pourrait devenir effectif dès l’exercice 2013".

Des dépenses en hausse

Pourtant, l'AEF avait apparemment échappé à la rigueur qui frappe l'audiovisuel public. Elle a vu le niveau de sa subvention publique maintenue dans le budget 2013, alors que toutes les autres chaînes publiques devonrt faire avec moins. Ce qui tout de même "se traduit par une baisse en euros constants", déplorent les sénateurs.

Comment en est-on arrivé là? "L’effet de ciseaux entre ressources et charges risque de se manifester dès 2013", écrivent les sénateurs. Autrement dit, les charges vont continuer leur "glissement inélectuable", tandis que les recettes vont diminuer.

Ainsi, TV5 doit procéder à des investissements techniques importants pour passer en haute définition. De son côté, le déménagement de RFI de la Maison de la radio vers Issy-les-Moulineaux tarde, ce qui coûte 1,15 million d'euros par mois depuis septembre. "Le déménagement pourrait commencer début décembre. La direction de l’AEF table sur sa réalisation fin janvier", indique le rapport.

Douloureux retour au réel

En face, l'AEF prévoit en 2013 une chute de ses ressources propres, essentiellement de la publicité. En effet, les recettes publicitaires de France 24 et TV5 étaient jusqu'à présent garanties par France Télévisions Publicité, qui assure leur régie. Cela permettait aux deux chaînes d'encaisser les recettes promises quelque soit la publicité effectivement engrangée.

Or, à compter de 2013, France Télévisions assure toujours la régie, mais sans minimum garanti. France 24 et TV5 ne recevront donc plus que les recettes effectives. Et ce retour au réel promet d'être douloureux. Ainsi, pour TV5, les deux sénateurs prévoient des recettes de trois millions d'euros "au grand maximum", soit une chute de 29%. Et pour France 24, le budget prévoit également trois millions d'euros de recettes (-23%), soit deux fois moins que l'objectif prévu (5,8 millions). "Mais on peut douter que cet objectif puisse être atteint au vu des résultats obtenus en 2012, estiment les deux sénateurs. La prudence eut commandé qu'on se calât sur la réalisation attendue pour 2012", soit seulement 2,1 millions d'euros (-46%).

Solidarité entre cousins

Explication: les minimums garantis avaient été fixés de façon très généreuse, bien au-dessus des recettes réelles. Ainsi, chez France 24, les recettes effectives ont été moitié moindres que le minimum garanti (cf. ci-contre). En pratique, France Télévisions Publicité a donc déboursé la différence sur ses propres deniers...

Comment en-est on arrivé là? Selon plusieurs sources, c'est le gouvernement qui avait ordonné à France Télévisions de faire un effort de solidarité avec ses cousins de l'audiovisuel extérieur...

Mais le paradoxe est que, pendant que les recettes publicitaires de France 24 reculent, la chaîne annonce que son audience explose... "Comme l'a relevé l’Inspection des finances, la corrélation entre la progression des audiences de France 24 et la progression des recettes publicitaires est faible", pointent les sénateurs, qui fustigent "un modèle économique inopérant", et concluent: "la direction de l’AEF avait prévu une augmentation considérable de ses recettes publicitaires permettant à l’État de diminuer d’autant sa dotation. Cette perspective est restée assez illusoire"...

Précisément, en 2008, l'ancien PDG de l'AEF Alain de Pouzilhac avait promis pour 2013 pas moins de 55 millions d'euros de recettes propres (TV5 inclus). Finalement, le budget 2013 en prévoit seulement 22 millions. Et encore, cette prévision se base sur 5,3 millions de publicité pour France 24 et RFI, un chiffre jugé "surestimé" par nos deux sénateurs.

Des économies sur les programmes

Enfin, le rapport rappelle que l'AEF a déjà rogné sur ses dépenses de programmes pour se serrer la ceinture. Ainsi, RFI a baissé son coût de grille de 4,5% en 2011, pour tomber à 75,6 millions d'euros. Chez France 24, le coût de grille, après une progression continue, a atteint son plus haut en 2011 (84,6 millions d'euros), puis a reculé de 3% en 2012. Chez TV5, le coût de grille a continué a progressé (58 millions en 2012). Mais la chaîne achète moins de programmes français: 13,3 millions en 2012, soit un recul de 13% en cinq ans.

Cet été, le rapport de Jean-Paul Cluzel avait déjà indiqué que l'ancienne direction avait économisé 2,5 millions d'euros par an en "allégeant" les grilles. Ainsi, dans la matinale de France 24, le journal diffusé à la demie est désormais le journal de l'heure qui précède. Et sur RFI, la matinale de l'édition africaine est désormais diffusée sur les antennes du reste du monde, tandis que cinq magazines culturels ont été supprimés...

Le titre de l'encadré ici

|||Quand Pouzilhac refusait d'obéir au gouvernement...

Dans leur rapport, les deux députés détaillent pourquoi l'AEF n'a toujours pas de budget pluriannuel -un contrat d'objectifs et de moyens (Com), dans le jargon budgétaire. Selon eux, "le cabinet du Premier ministre a indiqué le 30 mars 2012 que le Com était prêt. La trajectoire de ressources publiques prévue dans le Com a été arbitrée par le Premier ministre en avril 2012. Estimant que les dotations budgétaires étaient insuffisantes, le président d’AEF [Alain de Pouzilhac] n’a pas présenté le projet aux instances représentatives du personnel, ni à son conseil d’administration".

Les deux sénateurs déplorent donc ces "relations tendues entre la société et sa tutelle", et rappellent que le Com est "une obligation légale". Ils concluent: "Cet épisode, outre le mauvais vouloir des dirigeants de la société, montre aussi l’incapacité de la tutelle, sans doute divisée ou insuffisamment soutenue, à faire prévaloir la norme, ce qui constitue un manquement grave, et conduit à s’interroger sur l’efficacité de l’État face à ses opérateurs".

Le titre de l'encadré ici

|||France 24 sur France 4?

La question de la reprise de France 24 sur une chaîne TNT n'est toujours pas réglée. Au printemps, l'ancien PDG Alain de Pouzilhac avait négocié une reprise sur la chaîne Numéro 23. L'accord envisagé prévoyait que Numéro 23 reverse à France 24 une partie de la publicité engrangée lors de cette reprise. Mais "l’accord se heurterait aux réticences des autorités de tutelle", croit savoir le rapport sénatorial.

Nommée début octobre, la nouvelle PDG Marie-Christine Saragosse préférerait une reprise sur une chaîne de France Télévisions, et a proposé une reprise de la matinale sur France 4. Mais France Télévisions n'a toujours pas répondu à cette proposition.

Jamal Henni