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Audiovisuel extérieur: la gestion de Pouzilhac critiquée par les députés

Le coût du déménagement de RFI à Issy-les-Moulineaux explose

Le coût du déménagement de RFI à Issy-les-Moulineaux explose - -

Deux députés de droite s'en prennent au bilan de l'ancien patron de France 24, RFI et TV5, parti en juillet.

Les oreilles d'Alain de Pouzilhac ont dû siffler mercredi 24 octobre. Ce jour-là, deux députés de droite ont présenté en commission leur rapport sur l'Audiovisuel extérieur de la France (AEF), qui regroupe France 24, RFI et TV5 Monde. Ce rapport, qui a ensuite été mis en ligne, critique vertement la gestion de l'ancien PDG, parti en juillet.

"La précédente direction a laissé la société dans un état de crise au plan moral et social, et son action manquait singulièrement de visibilité, voire d’objectifs précis", écrivent les députés François Rochebloine (Nouveau Centre) et Jean-Jacques Guillet (UMP).

Ils déplorent "l'histoire erratique" qu'a vécu l'AEF, "marquée par une guerre des chefs doublée d’une rocambolesque affaire d’espionnage, mais aussi par d’autres dysfonctionnements tout aussi graves". Revue de détail des quatre principaux reproches.

1/ Une fusion des rédactions rejetée

Première critique: la volonté de fusionner les rédactions de France 24 et RFI. Ce projet a été "mené tambour battant malgré la constitution d’une mission d’information parlementaire, qui avait explicitement souhaité l’ajournement de la réforme". Notamment, "la précédente direction avait réalisé en toute hâte les nominations [des dirigeants de la rédaction unique], alors que les rédactions n’avaient pas encore déménagé".

Ce projet a "suscité des profondes divisions au sein des équipes". Il "a été perçu comme une manière de 'siphonner' les moyens et l’expertise de RFI au profit de France 24, ce qui a conduit à un climat très lourd de suspicion, et à un blocage social faisant obstacle à tout rapprochement véritable". Bref, "la fusion, contestée quant à son principe, a échoué dans les faits, faute de mobilisation et d’adhésion des personnels".

Une des premières décisions du nouveau gouvernement a été de revenir sur cette fusion. Une décision accueillie "avec soulagement" par les deux députés, qui "espèrent qu’il en résultera un apaisement du climat social".

Néanmoins, Alain de Pouzilhac était parvenu à fusionner les rédactions arabophones de France 24 et de la radio MCD (filiale de RFI). Pourtant, cette fusion "n’avait fait l’objet d’un arbitrage ni par la tutelle ni par le conseil d’administration de l’AEF", a indiqué aux députés la nouvelle présidente de l’AEF Marie-Christine Saragosse. Elle propose de revenir en arrière: "Selon elle, il n’y aurait pas de raison que la prise en compte de la non-convergence avérée des métiers de la radio et de la télévision s’arrête aux portes du monde arabe", indique le rapport.

Toutefois, les deux députés restent favorables à la fusion des fonctions supports pour générer des synergies. Il ont "appris avec stupeur" qu’Alain de Pouzilhac avait discrètement suspendu fin 2010 une des rares synergies annoncées mi-2009, à savoir la distribution de France 24 en Asie par le bureau de TV5 à Hong Kong. En effet, l'AEF a préféré ouvrir son propre bureau à Singapour.

2/ Le coûteux déménagement de RFI

Les deux députés évoquent aussi le déménagement de RFI, aujourd'hui installée dans la Maison de la radio, vers Issy-les-Moulineaux, juste à côté de France 24. Un déménagement qui a pris beaucoup de retard, notamment en raison de l'opposition des salariés de RFI. Au départ, Alain de Pouzilhac le promettait pour début 2011... Finalement, il "pourrait commencer début décembre 2012", selon le rapport.

En attendant, RFI paye deux loyers. Pire: les locaux de RFI dans la Maison de la radio devaient être libérés avant le 1er septembre 2012 dans le cadre de la réfection de la maison ronde. Selon Radio France, ce retard dans le chantier coûte 1,2 million d’euros par mois.

Au final, le coût du déménagement, déjà coquet, a explosé, passant de 21,5 à 37,1 millions d'euros. Une partie (24,8 millions d'euros) est payée par l'Etat, "le solde devant être autofinancé par l’AEF", indique le rapport. Sauf qu'on se demande bien où l'AEF trouvera cet argent...

"Au total, l’investissement de l’Etat pour l’installation de France 24 et de RFI s’élèverait à 60 millions d’euros", déplore le rapport. Pire: "la facture pourrait encore s’alourdir en cas de nouveaux travaux d’amélioration technique ou de réaménagement des espaces de travail".

3/ L'absence de contrat avec l'Etat

"L’Etat s’est heurté à une telle absence de cohérence et de transparence sur la situation financière de la société, que le précédent gouvernement a dû confier une mission d’audit à l’Inspection générale des finances, dont le rapport a montré le caractère irréaliste des plans d’affaires", écrivent les deux députés.

Surtout, ils fustigent l'absence de budget pluri-annuel, appelé contrat d'objectifs et de moyens (Com) dans le jargon administratif. "Une anomalie grave au plan juridique", car, selon la loi, un tel Com est "obligatoire".

En pratique, les discussions sur le sujet entre Alain de Pouzilhac et l'Etat ont duré quatre ans sans jamais aboutir. Le rapport confirme qu'avant de partir, le gouvernement précédent avait mené une ultime tentative: "en mars 2012, le cabinet du Premier ministre avait indiqué que le Com était prêt à être transmis. C’est le président de l'AEF, en désaccord avec la trajectoire de ressources publiques retenue par l’Etat, qui aurait refusé de signer le document".

Explication: après plusieurs années de hausse du budget de l'AEF, le Com devait entériner une baisse du budget allant jusqu'à -33,7 millions d'euros (cf. ci-contre). Le projet de mars 2012 réduisait cette baisse à -21,4 millions. Finalement, la baisse n'a été que -13,5 millions d'euros, l'AEF ayant obtenu que la subvention de l'Etat reste stable en 2013. "Ce maintien devrait faciliter la tâche, très lourde, de la nouvelle présidente, qui consistera à négocier enfin un Com, et à pacifier une société qui a subi d’importants traumatismes", dit le rapport.

4/ Une rigueur excessive à TV5

Last but not least, Alain de Pouzilhac, confronté à des difficultés financières, avait gelé la subvention versée à TV5 Monde (cf. ci-contre). Au final, cette subvention "n’a augmenté que de 5% depuis 2008, ce qui représente une régression en euros constants", dit le rapport. Résultat: la promesse faite par la France en 2008 lors de la réunion des actionnaires de TV5 n'a pas été tenue: "en 2012, la dotation française était ainsi inférieure de 4,2 millions d’euros au montant initialement prévu en 2008".

En pratique, TV5 a été obligée de se serrer la ceinture. En particulier, le budget d’achat de programmes français "a servi de variable d'ajustement", passant de 15,5 à 13,5 millions d’euros entre 2007 et 2012. "Selon les dirigeants de la chaîne, une telle réduction des crédits ne permettrait plus d’assurer correctement l’alimentation des antennes, indique le rapport. L’enveloppe disponible pour l’achat de programmes français et de droits sportifs serait passée sous un seuil critique".

Surtout, TV5 doit en 2013 investir plus de 15 millions d'euros pour changer toute sa production et sa post-production, afin d'être diffusée en haute définition. Sans compter une hausse d'un million d'euros des coûts de distribution en 2012...

Résultat: "la direction de TV5 signale un risque d’impasse budgétaire, et estime avoir besoin d’une hausse de la dotation française comprise entre cinq et six millions d’euros".

Le titre de l'encadré ici

|||Retour en arrière difficile
Défaire la fusion des rédactions sera difficile, à en croire un autre rapport, rédigé par la députée socialiste Martine Martinel: "d’après les informations transmises par les syndicats de RFI et de France 24, il semblerait que défaire la fusion des rédactions ne soit pas une tâche aisée, Alain de Pouzilhac ayant fait son possible pour rendre le processus irréversible, en nommant à la hâte des responsables des rédactions fusionnées et en reconfigurant en conséquence l’ensemble des organigrammes…"

Le titre de l'encadré ici

|||France 24 sur France Télévisions?
Avant la présidentielle, la nouvelle chaîne TNT Numéro 23 (ex-TVous la Télédiversité) avait négocié avec Alain de Pouzilhac la reprise de France 24 sur son antenne le matin de 6h à 9h30. Cette reprise avait été acceptée par le CSA et figure notamment dans la convention d’émettre de Numéro 23 signée début juillet. Mais l’accord n’a toujours pas été finalisé entre Numéro 23 et l’AEF. En effet, la nouvelle présidente Marie-Christine Saragosse veut aussi étudier la faisabilité d’une reprise de France 24 sur une des antennes de France Télévisions. Des discussions en ce sens sont donc en cours, discussions qui n'excluent pas un accord avec Numéro 23.

Jamal Henni