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Comment la crise sanitaire a plombé l’industrie aéronautique

Frappée de plein fouet par la crise sanitaire, l'industrie aéronautique attend avec impatience les annonces du gouvernement qui dévoile ce mardi un plan de sauvetage du secteur. Les géants Airbus, Safran ou Thales ne sont pas les seuls concernés. L'Etat doit aussi aider les petits sous-traitants dont la situation est extrêmement préoccupante.

Assommée par la crise sanitaire du coronavirus, l’industrie aéronautique attend un geste fort de l’Etat. Ce mardi matin, à 9 heures, l'exécutif va présenter un plan de 10 milliards d’euros pour soutenir le secteur. Avec des contreparties pour les principaux acteurs tels qu’Airbus, Safran ou Thales qui devront être en capacité de produire l’avion hybride dès 2027.

En attendant, l’heure est au sauvetage d'urgence. Car la chute du trafic aérien a provoqué une réaction en chaîne allant jusqu’à fragiliser comme jamais des entreprises pourtant réputées solides. A commencer par Airbus. Sur les quatre premiers mois de l'année, les annulations de commandes se sont multipliées. Le constructeur a annoncé que, sur cette période, la production de 66 avions avait dû être retirée de son carnet de commandes. Et, surtout, les compagnies aériennes ne se bousculent pas pour signer de nouveaux contrats. Aucune nouvelle commande n'a ainsi été enregistrée en mai, alors que l'entreprise a prévenu ses actionnaires et ses salariés que reports et annulations devraient se multiplier dans les mois qui viennent.

Airbus face à la plus grave crise de son histoire

Début avril, le PDG du groupe Guillaume Faury a annoncé la réduction d’environ un tiers des cadences de production des différents types d’appareil, arguant qu’Airbus fait face à "la plus grave crise jamais rencontrée dans l’industrie aéronautique". Le dirigeant a même prévenu les 134.000 salariés de "se préparer à ce que cela puisse encore empirer".

Compte tenu de la situation exceptionnelle, 30% des 45.000 salariés français d’Airbus sont aujourd’hui en chômage partiel et devraient y rester jusqu’au 30 septembre. L’avionneur envisagerait par ailleurs de supprimer 10.000 emplois dans le monde pour résister à la crise.

Il faut dire son chiffre d'affaires a fondu de 15% au premier trimestre -un avion n'étant payé qu'à sa livraison- tandis que sa perte nette est estimée à 481 millions d’euros, contre un bénéfice de 40 millions d’euros un an plus tôt. Pour autant, le groupe, qui a emprunté 15 milliards d’euros dès le début de la crise pour disposer de six mois de trésorerie, dit vouloir éviter les aides de l'Etat.

Boeing taille dans ses effectifs

S’il ne pourra évidemment pas profiter d'un coup de pouce de l’Etat, la situation de Boeing a de quoi inquiéter ses sous-traitants français. Déjà affaibli par la crise du 737 MAX, l’avionneur américain a vu, lui, son carnet de commandes fondre de 791 avions sur les quatre premiers mois de l’année et ne s’attend pas à un retour à la normale avant deux à trois ans.

Ainsi, le géant de Seattle qui représente environ 1% du PIB des Etats-Unis ne produira plus que dix appareils 787 par mois jusqu’en 2021, contre quatorze en début d’année, et descendra à sept unités en 2022. Le concurrent historique d’Airbus a d’ores et déjà annoncé la suppression de 16.000 emplois, soit 10% de ses effectifs, via des départs volontaires et des licenciements secs.

Safran et Thales pas épargnés

Les grands fournisseurs français de Boeing et Airbus ont eux aussi été contraints d’adapter leur production pendant la crise sanitaire. Safran a par exemple fermé temporairement 30 sites sur les 250 qu'il exploite dans le monde. En mars, l'activité globale a a chuté de 20%. Dans l'Hexagone, 40% de ses salariés ont été placés en chômage partiel et 35% au niveau mondial où des licenciements ont déjà eu lieu.

Il est notamment question de 700 suppressions de postes au Royaume-Uni. Aucun chiffre n'a en revanche été communiqué pour la Pologne où des suppressions de postes ont également été annoncées. En dehors de l'Europe, le Mexique (3000 postes) et les États-Unis sont aussi touchés.

Sur le mois d’avril, Safran a vu son chiffre d’affaires diviser par deux. Son directeur général, Philippe Petitcolin a indiqué que le groupe qui produit notamment tous les moteurs Leap du Boeing 737 MAX et plus de 60% de ceux de la famille A320 était confronté à une "crise très profonde et très longue" avec un retour au niveau d’activité "pas avant 2022-2023".

Après avoir ressenti les "premiers effets" de la crise au premier trimestre, Thales s’attend quant à lui à un "impact très significatif" au deuxième. Sur les trois premiers mois de l’année, l’activité du groupe est en baisse de 4,7% à périmètre et taux de change constants.

Une baisse qui se concentre essentiellement sur les secteurs Aérospatial (-11,3%) et Transport (-12,9%). Au total, le PDG de l’entreprise, Patrice Caine, estime l'impact de l'épidémie à "six points de chiffre d’affaires", soit un peu plus de 200 millions d’euros. Mais il "risque d’être plus fort et durable" par la suite, a-t-il prévenu.

200.000 salariés employés par des sous-traitants

Si la situation est préoccupante pour les géants du secteur, elle l’est encore plus pour les sous-traitants français qui dépendent directement de l’activité d’Airbus mais aussi de Boeing, lequel travaille par exemple avec une trentaine de PME et ETI tricolores pour équiper son 737 MAX dont la production vient tout juste de reprendre. D'autant que "près d’un quart [23 %] des 200 PME du secteur étaient déjà dans le rouge" avant la crise, a expliqué au Monde le Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales.

Ces sous-traitants qui emploient quelque 200.000 salariés dans l’Hexagone, auront donc du mal à éviter les licenciements dans les mois à venir. Chez Derichebourg Aeronautics, 700 emplois sur 1600 sont par exemple menacés dans le cadre d’un PSE.

"Des centaines d'entreprises sous-traitantes sont en grande difficulté, c'est très dur pour nous... Les commandes annulées, on se retrouve avec un stock de pièces sur les étagères, je n'avais jamais vu ça. Et je ne suis pas le plus mal loti", a également confié à l’AFP le PDG de Cauquil SA, qui fabrique notamment des trappes de réservoir de carburant pour Airbus et des crochets de porte pour Boeing.

Seulement 25% des 75 salariés travaillent, les autres sont au chômage partiel, car la société qui fait désormais partie du groupe français BT2I, a perdu 70% de sa charge de travail. "On cherche des solutions pour l'éviter, mais on sait qu'on va devoir licencier. En septembre, il va y avoir une explosion de plans sociaux dans le secteur, prévoit le dirigeant. J'espère qu'on pourra les réembaucher, dès que l'activité reprendra".

3000 emplois créés chaque année en Occitanie 

Le poids des sous-traitants est considérable dans l'aéronautique. Par exemple, un appareil d'Airbus est fabriqué à 20% par l'avionneur européen et à 80% par les sous-traitants. La région toulousaine est particulièrement dépendante de l’activité d’Airbus et Boeing. En Occitanie, l’avionneur européen commande chaque année pour 5 milliards d’euros à ses sous-traitants. Et chaque année, la filière aéronautique créait 3000 emplois dans la région.

Selon La Tribune, le "Big Four" composé d’Airbus, Dassault Aviation, Safran et Thales, vont donc lancer un appel d’offres pour la gestion du fonds dédié au sauvetage de l’aéronautique et notamment aux ETI et PME qui pâtissent de la chute des livraisons d’avions commerciaux.

Paul Louis avec AFP