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Stage annulé, contrat rompu: quand le coronavirus bouleverse la vie professionnelle

Un panneau indiquant une agence Pôle emploi à Montpellier le 3 janvier 2019 (photo d'illustration)

Un panneau indiquant une agence Pôle emploi à Montpellier le 3 janvier 2019 (photo d'illustration) - Pascal Guyot-AFP

Un étudiant qui ne trouve pas de stage, une jeune diplômée qui ne parvient pas à décrocher son premier emploi, des salariés licenciés ou dont le secteur d'activité ne redémarre pas: le confinement et la crise liée au covid-19 font tanguer les vies professionnelles.

Étudiant, saisonnier, intermittent du spectacle ou indépendant, ils et elles sont nombreuses à voir leur vie professionnelle ébranlée par le confinement et la crise liée au covid-19. Le mois d'avril a été marqué par une hausse record du nombre de demandeurs d'emploi avec 843.000 personnes supplémentaires inscrites à Pôle emploi. Et selon un sondage réalisé début avril, quatre Français sur dix craignent de perdre leur travail avec la crise du coronavirus.

Difficultés à trouver un stage ou à décrocher son premier emploi, craintes de mettre la clé sous la porte et angoisses de ne pas savoir quand ils pourront à nouveau travailler, ils et elles racontent leur vie professionnelle tourmentée.

"Tout est tombé à l'eau"

Zoé Jouan, 23 ans, diplômée d'une école de commerce, a été contrainte de revoir ses ambitions à la baisse. Cette jeune femme qui a obtenu en juin 2019 un master en stylisme et communication de mode à l'étranger est à la recherche de son premier emploi depuis que son stage de fin d'études s'est achevé au mois de janvier. Et constate que la période est loin d'être favorable. 

"Il y a beaucoup moins d'offres en ce moment, ou alors pour des stages, raconte-t-elle à BFMTV.com. Sur un site d'annonces que je consulte souvent, quand j'entre mes critères 'mode, communication, Paris', sur 200 résultats, ce ne sont quasiment que des stages. Pour les quelques offres en CDI, ce sont rarement pour des juniors, j'ai encore vu une annonce de ce genre ce matin."

La jeune femme se dit ainsi prête à accepter un nouveau stage dans l'espoir que ce dernier débouche sur une embauche. Mais là aussi, c'est loin d'être gagné. "J'ai récemment eu un entretien chez un joaillier, tout s'est très bien passé. Le recruteur, très chaleureux, m'a présenté l'équipe, m'a parlé de ma rémunération et m'a même dit que le poste pourrait déboucher sur une embauche." À la suite de cette rencontre, les deux échangent par mail et Zoé Jouan leur envoie un petit exercice pratique, une simple formalité. Mais après cela, plus aucune nouvelle. 

"J'avais l'espoir qu'il se passe quelque chose et puis finalement tout est tombé à l'eau et je ne sais même pas pourquoi", regrette-t-elle.

"On me dit qu'on ne peut pas m'accueillir à cause du covid"

En ce qui concerne les stages en cours de formation, dans la majorité des cas, s'ils ont été annulés, ils ne devraient pas pénaliser les étudiants. "La plupart des universités ont choisi comme solution de dispenser les étudiants de stages lorsqu'ils n'étaient pas validants", indique à BFMTV.com Majdi Chaarana, le vice-président de l'Unef, une organisation étudiante. Mais cela n'a pas été toujours possible.

"Pour les étudiants en psychologie, c'est un vrai problème car leurs stages sont obligatoires et intégrés à leur formation. C'est la même chose pour les filières professionnelles. Globalement, de plus en plus de formations mettent en place des stages obligatoires."

Notamment dans les écoles de commerce et d'ingénieurs: pas de diplôme sans expérience professionnelle. Mais dans ces établissements, les stages ont ainsi souvent été adaptés - raccourcis ou décalés dans le temps. Pour d'autres étudiants, même si le stage n'est pas obligatoire dans leur formation, cette absence d'expérience professionnelle contrarie leurs plans. C'est le cas d'Ulysse Guttmann-Faure, étudiant en deuxième année de double licence droit-science politique à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne qui vise une carrière dans le service juridique d'un établissement de l'enseignement supérieur.

"Le stage n'est obligatoire qu'en troisième année mais je souhaitais en faire un de juin à septembre, notamment dans la perspective du master. Ils sont très sélectifs, certains candidats comptent plusieurs expériences, cela joue en leur faveur", témoigne-t-il pour BFMTV.com.

Cinq mois de stage en moins, cela représente aussi une perte financière pour le jeune homme. "Ce stage aurait été pour moi, en plus d'une ligne sur le CV et d'une chance en plus pour la suite de mes études, un petit revenu." Au total, Ulysse Guttmann-Faure a envoyé 250 candidatures aux services juridiques d'universités, grandes écoles et rectorats. Pour un seul entretien. Quant à la cinquantaine de refus qu'ils a reçus, à chaque fois la même réponse:

"On me dit que mon profil est intéressant mais qu'on ne peut pas m'accueillir à cause du covid. Ils ne savent pas s'ils pourront accueillir un stagiaire, si la rentrée se fera sur place ou à distance et me disent que la situation est très instable. J'ai aussi l'impression qu'ils n'ont pas envie de devoir gérer quelqu'un en plus de toutes ces difficultés. Le plus frustrant, c'est de n'avoir aucune prise sur la situation."

Licencié pour faute grave

Le confinement et la crise sanitaire auraient également parfois servis de prétexte. Marie Lacoste, secrétaire nationale du Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP) et responsable d'une association de chômeurs à Toulouse, évoque le cas d'un jeune homme, livreur à Toulouse, qui hésite à saisir les prud'hommes. "Son employeur a jugé qu'il ne mettait pas assez son masque, il lui a dit qu'il le licenciait pour faute grave", regrette-t-elle pour BFMTV.com 

Elle raconte encore l'histoire d'un commercial dans une grande entreprise. "Son employeur lui a dit: 'tu es super mais il faut que je dégraisse'. Au lieu d'un licenciement économique qui risquerait d'affoler les investisseurs, il lui a proposé un licenciement négocié autour d'une transaction financière pour que ça ne se sache pas". Marie Lacoste craint que ce type de situations ne se multiplie dans un avenir proche.

"Ce n'est que le début. C'est une période compliquée pour les employeurs. Pour certains, s'ils avaient envie de se débarrasser d'employés, c'est le moment rêvé. D'autres sont dans la panade. Et veulent aller vite pour licencier. Une rupture conventionnelle, ça prend un mois. Un licenciement économique, c'est encore plus long. Donc certains préfèrent négocier un accord à l'amiable ou utiliser le licenciement pour faute."

"On va bricoler à droite à gauche"

Pour ceux qui travaillent dans l'hôtellerie et la restauration, la reprise n'est pas encore à l'ordre du jour même si les restaurants - uniquement les terrasses en zone orange - ont rouvert. "On n'a aucune perspective", assure à BFMTV.com Ahcene Azem, maître d'hôtel en extra dans des palaces parisiens et membre fondateur du Collectif des permittents de l'hôtellerie-restauration et de l’événementiel (CHPRE). Lui-même n'a pas encore pu retravailler depuis le confinement.

"Habituellement, au mois de juin, je travaille 250 heures et jusqu'à fin septembre, c'est dense. Là, on va peut-être réussir à bricoler à droite à gauche jusqu'à la fin de l'année mais je ne vois pas de reprise à la normale avant le printemps prochain."

Il affirme que de nombreux CDD ont été rompus pendant le confinement "sans explication ni compensation." Et ajoute que certains membres fondateurs de son collectif sont aujourd'hui au RSA. Selon ce représentant du CHPRE, le secteur n'embauche pas. "Certains palaces ne vont pas rouvrir avant septembre faute de clientèle étrangère. Même dans les zones touristiques, ça ne frémit pas." Et pour les saisonniers, c'est une catastrophe.

"Dans notre situation, on n'a aucun recours. On ne va pas aller voir notre employeur pour lui réclamer du chômage partiel. On préfère rester en bons termes et espérer qu'ils nous reprennent quand ça va repartir." 

"On n'est pas prêt de repartir en tournée"

Même sinistrose dans le monde du spectacle. "Tout est à l'arrêt depuis le mois de mars", témoigne pour BFMTV.com Olivier Simenhaus, technicien de tournée qui devait notamment participer à celle d'Alain Souchon. Il craint que les zéniths - accueillant plusieurs milliers de personnes - et les théâtres privés ne soient pas en mesure de rouvrir faute de rentabilité. "Il n'y aura que les théâtre subventionnés qui pourront reprendre avec un taux de remplissage à 50%." Lui non plus ne voit pas de sortie du tunnel avant plusieurs mois. 

"On n'est pas prêt de repartir. Aucun tôlier ne remettra de gens sur les routes avant un moment. Et pour les grosses tournées, je ne vois pas comment ça pourrait reprendre avant janvier 2021."

Si, de son côté, il sera indemnisé au titre des annexes 8 et 10 de l'assurance chômage - ce qui est appelé intermittence du spectacle - jusqu'au mois d'août, il ne sait pas quel sera son taux après cette date. Et Olivier Simenhaus, également militant à la CGT, craint particulièrement pour tous ceux et toutes celles "laissées sur le côté de la route": retours de longue maladie, de congé maternité et primo-entrants. 

"Le spectacle, ce ne sont pas que les intermittents. Il y a aussi tous ces indépendants qui travaillent à la cantine, à la régie, comme hôtesse ou chauffeurs. Que vont-ils devenir? Ces gens-là, ils n'ont rien."

"Je vis sur mes réserves"

C'est le cas de Xavier Vandegucht, directeur de production dans l'événementiel. Avec l'annulation de tous les projets auxquels il devait participer - du tournoi de Roland-Garros en passant par les Solidays et jusqu'au championnat de Formula E à Paris - cet entrepreneur est dans le rouge. "Je vis sur mes réserves mais elles ne sont pas sans limites", s'inquiète-t-il pour BFMTV.com. S'il assure pourvoir tenir jusqu'au mois d'octobre, il se dit au regret de devoir licencier sa secrétaire.

"Mon statut (Sasu, société par actions simplifiée unipersonnelle, NDLR) ne me permet pas de bénéficier du chômage partiel ni de l'aide exceptionnelle du fonds de solidarité. Mais je dois toujours payer mes assurances, mon comptable et mes prélèvement d'impôts ont repris. C'est la double peine."

Xavier Vandegucht espère qu'une convention - reportée une première fois en mars - à l'organisation de laquelle il est censé contribuer se tiendra comme prévu à l'automne, au risque de mettre définitivement en péril sa société. "Si mon activité n'a pas repris en novembre, je devrai mettre la clé sous la porte."

Céline Hussonnois-Alaya