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Pourquoi Macron reproche à l'Allemagne son "fétichisme" budgétaire?

Le "budget allemand est autant anti-européen que ne l’étaient les déficits excessifs grecs", a estimé un éditorialiste du Financial Times.

Le "budget allemand est autant anti-européen que ne l’étaient les déficits excessifs grecs", a estimé un éditorialiste du Financial Times. - Philippe Huguen / AFP

"N'attendons pas. Agissons maintenant!": Emmanuel Macron a mis jeudi la pression sur Angela Merkel pour qu'elle accepte des réformes ambitieuses en Europe et mette de côté le "fétichisme" de son pays sur les excédents budgétaires. Car dans l'UE, l'Allemagne accumule toujours plus d'excédents et ignore les appels à augmenter ses dépenses, entretenant ainsi d'autres déséquilibres.

"Il ne peut y avoir un fétichisme perpétuel pour les excédents budgétaires et commerciaux, car ils sont faits aux dépens des autres". La phrase est d'Emmanuel Macron et elle a été prononcée le 10 mai devant la chancelière allemande Angela Merkel à Aix-la-Chapelle. "Je crois à une zone euro plus intégrée, avec un budget propre", a tancé le chef de l'Etat français, mais en face... il reste les fortes réserves du gouvernement allemand. 

Car si l'Espagne, le Portugal, la Grèce et dernièrement la France ont fait des efforts pour réduire leurs déficits ces dernières années, la zone euro n'a pas encore vu le bout du tunnel et évidemment des pays présentent toujours des risques, mais force est de constater que les économies en difficulté font des efforts pour remettre leurs comptes à l'équilibre et se désendetter. 

À l'inverse, d’autres pays de la zone euro ont déjà retrouvé cet équilibre, voire engrangent des excédents, à l'instar des Pays-Bas et de l’Allemagne. Depuis 2014, les comptes de la République fédérale sont retournés dans le vert. Son excédent ne cesse de s’accroître pour atteindre 1,3% du PIB l’année dernière.

Des choix anti-européens?

Et ce n’est pas fini. Malgré des finances publiques saines, les pays du Nord ne veulent pas lâcher la bride mais, bien au contraire, poursuivre leur désendettement.

La trajectoire budgétaire allemande pour les prochaines années, présentée la semaine passée par le nouveau ministre des Finances Olaf Scholz (SPD), est d'ailleurs tout aussi rigoureuse que celle qu'appliquait le conservateur Wolfgang Schäuble, connu pour sa ligne orthodoxe.

Alors que sa dette passera sous la fameuse barre des 60% du PIB dès 2019, Berlin veut continuer d'enregistrer un excédent d'au minimum 1% dans les prochaines années. Pour ce faire, l'investissement va baisser d'ici 2022, tout comme le poids des dépenses militaires dans le PIB, alors que les recettes devraient augmenter de 60 milliards d'euros sur la même période, selon le Handelsblatt.

Ces choix sont à l'opposé de ce que les organisations internationales et la Commission européenne demandent à l'Allemagne. Tous ne cessent de l'appeler à se délester de son épargne gigantesque et d’investir. Un éditorialiste du Financial Times n’a pas fait dans la dentelle en écrivant que le "budget allemand est autant anti-européen que ne l’étaient les déficits excessifs grecs".

Les excédents font grimper l’euro

Qu’est-il reproché à Berlin? L’Allemagne exporte beaucoup, mais elle économise aussi beaucoup. La première économie de la zone euro accumule chaque année un surplus d’épargne par rapport à l’investissement, ce que les économistes appellent un excédent courant. Depuis deux ans, elle affiche le plus gros surplus du monde, environ 240 milliards d’euros en 2017. D'autres pays du Nord, comme les Pays-Bas, sont dans la même situation, mais à des montants bien plus faibles. Au total, la balance de la zone euro est excédentaire de 3% du PIB, largement tirée par l’Allemagne.

Or, pour acheter les produits "Made in Germany", les étrangers doivent se fournir en euro. Plus ils en demandent, plus l’euro monte. Le problème est que ce phénomène n’est pas compensé par des dépenses, par plus d'importations côté allemand. C'est pourquoi le surplus fait pression à la hausse sur l'euro.

Malheureusement, "le taux de change ne convient pas à tous les pays qui ont adopté la monnaie commune", rappelle Xavier Ragot, président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Pour l’Allemagne, "l’euro est sous-évalué de 10% à 20% selon estimations", poursuit-il. En revanche, pour les pays du Sud, comme le Portugal, l’Espagne, l’Italie, mais aussi la France, il est surévalué et pénalise les exportations. En clair, en exportant beaucoup et en dépensant peu, l’Allemagne contribue à rendre l’euro plus cher, pénalisant certains de ses voisins.

Les mesures de soutien à l’économie menées par la Banque centrale européenne (BCE) ont permis de faire baisser l'euro. Mais une fois qu’elles seront retirées, il pourrait remonter et la question des déséquilibres courants revenir sur le devant de la scène.

Culture du zéro déficit

Berlin aurait pourtant intérêt à augmenter l’investissement public ou à baisser les impôts pour inciter ménages et entreprises à dépenser plus. Les infrastructures sont vieillissantes outre-Rhin, que ce soit dans les transports ou dans les télécoms, le pays est à la traîne dans le déploiement du numérique. C’est d’ailleurs aussi pour cette raison que le FMI l’appelle à investir.

Le refus de lâcher du lest est d’abord une question de mentalité. La politique du "schawrze null", le zéro noir ou la tolérance zéro aux déficits fait partie de la culture allemande et est partagée par les autres pays du Nord.

L’autre explication revient à une logique économique qui est de profiter de la croissance pour mettre de l’argent de côté, de sorte à être capable de faire face aux périodes de turbulences. Au-delà des crises économiques, l’Allemagne a surtout un grand défi auquel elle doit faire face: le vieillissement de sa population. "À long terme, les dépenses de santé vont exploser et de ce point de vue, l’Allemagne est le pays qui a le plus besoin de se constituer des excédents et la sphère politique a bien intégré cet enjeu", souligne Frederik Ducrozet, économiste chez Pictet Wealth Management. Les choix budgétaires viennent donc répondre à des problématiques internes à la République fédérale.

"L’Allemagne suit une stratégie personnelle"

À l’heure où la zone euro doit se renforcer pour affronter la prochaine crise, "l’Allemagne suit une stratégie personnelle, elle ne se projette pas dans un projet européen", pointe Xavier Ragot. "Alors que la France fait des efforts pour réduire ses déficits, c’est inquiétant que l’Allemagne ne réagisse pas", renchérit Frederik Ducrozet.

Paris a fait des concessions pour gagner de la crédibilité aux yeux de Berlin, mais en retour rien ne se passe. Les propositions d’Emmanuel Macron pour consolider la zone euro, notamment la constitution d’un budget, "manquent de concret, d'éléments opérationnels", selon Xavier Ragot, ce qui expliquerait l'attentisme outre-Rhin. "Il faut aider l'Allemagne à prendre du recul, à avoir une vision de l'Europe sur dix ans", abonde-t-il, avant de conclure:

"L'enjeu est de procéder à un rééquilibrage, de réfléchir à comment faire en sorte que le taux de change ne soit ni sous-évalué pour les uns, car il met leur économie en surchauffe, ni sous-évalué pour les autres, car il les pénalise."
Jean-Christophe Catalon