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Pourquoi le télétravail ne prend plus en France

84% des personnes interrogées souhaitent poursuivre le télétravail dont 40% "de manière occasionnelle ou ponctuelle" et 44% "de manière régulière"

84% des personnes interrogées souhaitent poursuivre le télétravail dont 40% "de manière occasionnelle ou ponctuelle" et 44% "de manière régulière" - ISSOUF SANOGO © 2019 AFP

Usure des salariés, entreprises qui ne jouent pas le jeu, injonctions contradictoires du gouvernement... Le recours au télétravail s'érode depuis deux mois en France notamment dans certains secteurs comme la banque. Le gouvernement hausse le ton et brandit des menaces de sanctions.

Le gouvernement va-t-il devoir serrer la vis? Alors que le protocole sanitaire entré en vigueur le 7 janvier impose le télétravail comme une règle, la pratique sur le terrain elle a tendance à reculer.

Une étude réalisée par Harris Interactive pour le ministère du Travail montre une "érosion" du recours au télétravail. Selon cette enquête, parmi les actifs pouvant télétravailler facilement, 36% n'ont pas télétravaillé la semaine du 18 au 24 janvier, contre 30% la semaine du 2 au 8 novembre. Et la part de ceux télétravaillant à 100% est passée de 45% en novembre à 30% en janvier.

"Certains secteurs ont connu une baisse particulièrement significative", souligne La ministre du Travail, Elisabeth Borne, qui veut "avoir un échange avec les branches professionnelles concernées dans les tous prochains jours".

Plusieurs secteurs sont dans le collimateur à commencer par la banque. Le recours au télétravail y a fortement reculé par rapport au premier confinement.

"Au printemps dernier nous sommes montés à 70-80% de télétravailleurs selon les groupes bancaires, assure Frédéric Guyonnet, le président du SNB CFE CGC, le premier syndicat du secteur. Aujourd'hui nous sommes descendus à 50% environ."

Plusieurs raisons expliquent cette érosion. D'abord, parce que la France n'est pas en confinement. La période récente où le recours au télétravail était le plus élevé était en novembre alors que la plupart des commerces étaient fermés et les déplacements limités.

La solitude des salariés

Ensuite, les organisations patronales pointent une lassitude des salariés. Même si le protocole sanitaire actuel autorise les salariés qui le souhaitent à se rendre un jour par semaine sur leur lieu de travail, il y aurait une usure du travail en solitaire. François Asselin de la CPME assure ainsi que "les travailleurs en ont marre de travailler en permanence chez eux." Et le "un jour par semaine" au bureau devient progressivement "deux jours", puis trois puis toute la semaine.

"Nous avions dit depuis le départ qu’il nous paraissait dangereux de vouloir imposer le télétravail cinq jours sur cinq", rappelle dans Le Monde Benoît Serre, vice-président de l’Association nationale des directeurs des ressources humaines.

Si le recul du télétravail est en partie le fait des salariés, les employeurs ont aussi leur part de responsabilité. Selon l'étude Harris, 16% des salariés se sont vus refuser de télétravailler en janvier. C'est notamment le cas dans la banque.

"Certains réseaux font revenir leurs collaborateurs notamment dans les agences pour maintenir un niveau de service de proximité élevé, reconnaît Frédéric Guyonnet. Mais c'est aussi parce que le discours n'est pas clair du côté du gouvernement. D'un côté on a le Travail qui promeut le télétravail, de l'autre on a l'Economie qui nous demande de laisser les agences ouvertes."

Les banques ont été classées par Bercy parmi les opérateurs d’importance vitale (OIV) qui doivent assurer une continuité. En pleine crise économique, les banquiers doivent rester physiquement accessibles pour les entreprises, notamment celles qui ont eu recours aux prêts garantis par l'Etat.

Le gouvernement contradictoire

Or selon les réseaux bancaires, si les salariés sont aujourd'hui largement équipés pour télétravailler, la contrainte de garder les agences les oblige à limiter le télétravail.

"On peut effectuer des rotations dans des agences de plus de six salariés, c'est d'ailleurs ce que fait le Crédit Agricole car ils ont des agences plus importantes, explique Frédéric Guyonnet. Mais ce n'est pas la majorité des agences qui peuvent le faire. A trois à quatre salariés, il est impossible de faire des rotations."

Que peut dès lors faire le gouvernement? Dans un premier temps, c'est le bâton qu'on brandit du côté du ministère du Travail.

"On les contacte un par un [les secteurs qui ont moins recours au télétravail] pour leur demander de se remobiliser, assurait cette semaine Elisabeth Borne sur Radio Classique. J’ai aussi mobilisé l’Inspection du travail, qui va recevoir des instructions aujourd’hui leur demandant d’intensifier leurs interventions en entreprise pour accompagner, conseiller et contrôler, sanctionner le cas échéant."

Une trentaine de mises en demeure ont été adressées selon le ministère du Travail et la pression sur les employeurs pourrait s'accentuer dans les jours qui viennent.

Du côté des syndicats de salariés, on estime que c'est par le dialogue social qu'on remobilisera les troupes. Pour le secrétaire général de Force ouvrière Yves Veyrier, il "faut mobiliser la négociation en entreprise" notamment au sein des comités sociaux et économiques (SCE) tout en fixant un cadre clair pour respecter le droit à la déconnexion.

"Quand vous êtes en télétravail à domicile à 100%, avec un couvre-feu à 18 heures, ça ressemble à s'y méprendre à un confinement, assurait-il ce lundi sur FranceInfo. Il faut faire très attention à cela. Il y a des conditions qui doivent être respectées, notamment en matière de temps de travail, de moments où vous êtes contacté ou non par votre entreprise. Ce que l'on appelle le droit à la déconnexion."

Ce jeudi, le sujet devrait être évoqué par Jean Castex dans un point presse prévu à 18 heures. Si de nouvelles mesures ne devraient pas être annoncées selon les informations de BFMTV, un message de remobilisation devrait être martelé ainsi qu'un rappel des sanctions pour les entreprises qui ne joueraient pas assez le jeu.

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco