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Pourquoi la Société Générale fusionne-t-elle son réseau avec celui du Crédit du Nord?

Cette opération qui va entraîner la fermeture de 600 agences en France répond avant tout aux évolutions du marché de la banque de détail et à sa perte récurrente de profitabilité.

"Nous avons la conviction aujourd'hui qu'il faut faire évoluer le modèle de la banque de détail pour l'adapter face aux défis des dix prochaines années", déclarait en septembre dernier au journal Les Echos Sébastien Proto, le directeur général adjoint de Société Générale, en charge de la banque de détail, au moment du lancement de la réflexion sur ce rapprochement avec Crédit du Nord.

Moins de trois mois plus tard et après un audit interne, le rapprochement des réseaux de banque de détail des deux banques est donc officialisé avec à la clé la fermeture de 600 agences en France sans départ contraint, promet la Société Générale.

Quels sont les facteurs qui expliquent cette importante opération?

>Les banques de détail ne font plus recette

C'est un problème récurrent depuis plusieurs années: la profitabilité des activités bancaires de détail en France ne cesse de se replier. Et le problème n'est pas nouveau puisque depuis 20 ans, cette profitabilité a été divisée par deux.

Il s'est même accéléré récemment, notamment depuis la crise sanitaire. Au premier semestre, le produit net bancaire des activités de banque de détail des cinq principaux établissements (hors Banque Postale) a reculé de 4,6% en moyenne,

La Société Générale n'échappe pas à cette tendance: sur la période, son produit net bancaire a baissé de 7,1% et le résultat de sa branche Banque de détail a été divisé par deux.

>Un problème de rentabilité accentué à la SocGen

Au global, la banque a perdu 1,6 milliard d'euros entre janvier et septembre et son action a dévissé de 64% soit bien plus que BNP Paribas ou le Crédit Agricole (-42 et -44%).

Son ratio de rentabilité (ROE) est plus faible à la Société Générale que dans les autres groupes bancaires: 5% en moyenne contre 6,5% en moyenne pour les banques françaises (et 8,5% pour BNP Paribas par exemple).

Pour les analystes, outre les raisons conjoncturelles (voir ci-après), la banque souffre de sa masse salariale importante et de ses frais de fonctionnement. Ainsi, à fin 2019, ses charges d'exploitation dépassaient 70% de son PNB (rapport des charges courantes sur le produit net bancaire), contre 64% en moyenne pour les banques européennes.

La recherche d'économies ou de leviers pour redresser les marges n'est donc pas nouvelle et la réduction du nombre d'agences semble être un passage obligé surtout dans le cas de la SocGen.

>La concurrence du Web et des néo-banques

Cette baisse de rentabilité dans les activités de détail est avant-tout alimentée par des changements d'habitude des Français, changements qui ont accéléré avec les périodes de confinement.

En clair, plus que jamais, les foyers se tournent vers le numérique avec les services en ligne des banques qui permettent de réaliser facilement toutes les opérations bancaires à distance.

Ainsi, dans les quatre dernières années, la moyenne d'utilisation des sites web et des applications bancaires a progressé de 14% en France tandis que les transactions en agences s'écroulaient de 28%. Certains établissements constatent même une augmentation de fréquentation de 40% (en deux ans) de leurs services en ligne. Conséquence, un client ne se rend en agence qu'une fois tous les trois mois désormais.

Si les banques traditionnelles ont déployé souvent avec succès leurs propres offres en ligne, elles doivent composer avec les pure-players que sont les néo-banques (N24, Nickel...) qui proposent désormais des services bancaires complets et souvent pour un coût moins élevé que les banques traditionnelles.

>La persistance des taux bas

Autre facteur de cette baisse chronique de la rentabilité bancaire, l'incidence des taux bas. Or cet environnement a toutes les chances de durer encore longtemps, car pour surmonter la crise liée au Covid-19, les banques centrales vont maintenir les taux à un niveau très bas. Conséquence, les taux proposés aux clients par les banques ont du mal à décoller ce qui plombe leur profitabilité.

Les taux bas, qui s'inscrivent désormais dans la durée, soumettent les banques et les assureurs à des pressions sur leur rentabilité", résumait ainsi en mai dernier François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France.

>Une concurrence entre les banques plus acharnée que jamais

Et cet environnement pousse les banques à se livrer une concurrence sans merci sur ce terrain, ce qui pèse sur leurs marges. Dans le même temps, les Français n'hésitent plus à changer de banque s'ils considèrent que les conditions qu'on leur propose ne sont pas optimales.

C'est une tendance récente: selon une étude de Bain & Company, 4,8% des Français ont changé de banque en 2018 contre 4,5% en 2017 et seulement 2,5% en 2014.

>Un mouvement européen mais la France en retard

Les rapprochements ou les fusions de réseaux bancaires constitue déjà une tendance de fond en Europe. Notamment en Grande-Bretagne ou encore en Allemagne où Commerzbank a annoncé en septembre dernier la fermeture de 200 agences soit 20% de son réseau. Même sanction pour la Deutsche Bank qui prévoit de fermer rapidement 20% de ses agences dans le pays soit 400 à 500 succursales.

En Suisse, Crédit Suisse a annoncé la fermeture de 37 agences sur 146 entraînant la suppression de 500 postes.

Selon une étude de Sia Partners, entre 2014 et 2018, le nombre de succursales bancaires a reculé de 21% en Allemagne, de 18% en Espagne et de 17% en Italie. Mais en France, ce recul n'a été que de 3% (soit 1100 points de vente en moins).

Il faut dire que la question est dans notre pays très sensible, les fermetures de succursales ou les retraits de distributeurs de billets étant généralement très mal vécues tant au niveau local que politique.

Mais entre la crise sanitaire, l'essor des services en ligne, la baisse globale de la rentabilité, les banques françaises n'ont plus vraiment le choix: il faut aujourd'hui au mieux mutualiser les réseaux ou au pire en fermer une partie.

On notera néanmoins que la Société Générale a débuté ce mouvement il y a quelques années puisqu'entre 2014 et fin 2018, elle a déjà réduit son réseau de 12%.

Olivier Chicheportiche Journaliste BFM Business