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Pourquoi la multiplication des entreprises "zombies" est préoccupante

Nombreuses entreprises vouées à disparaître en raison de la crise survivent grâce au soutien de l'Etat et à des taux d'intérêt au plus bas. Nombre limité d'embauches, investissements en innovations quasi-inexistants... Ces firmes peu productives risquent à terme de ralentir sérieusement le rebond de l'économie française.

A n’y plus rien comprendre. S’il n’aura échappé à personne qu’une crise sanitaire et économique s’abat sur la France depuis plus de sept mois, les derniers chiffres relatifs aux faillites d’entreprises n’en laissent rien paraître. Au contraire, le cabinet Altares n’a recensé "que" 6702 défaillances dans l’Hexagone au troisième trimestre. C’est certes 16,2% de plus qu’au deuxième trimestre, mais 35,4% de moins qu’à la même période un an plus tôt. Mieux encore, il faut remonter à 1989 pour observer un bilan aussi séduisant sur douze mois glissants.

Une bonne nouvelle à première vue, en particulier sur le front de l’emploi alors qu’Altares estime à 26.000 le nombre de postes menacés au troisième trimestre 2020, contre 36.200 en 2019. Trop beau pour être vrai. En réalité, cette étonnante résilience des entreprises tricolores n'est qu'artificielle et aura de surcroît des effets pervers sur l’activité économique.

Elle s'explique notamment par les mesures d'urgence prises par le gouvernement pour amortir le choc économique. Et témoigne surtout de la "zombification" de nombreuses entreprises depuis le début de la crise. L’OCDE dépeint les entreprises "zombies" comme "des entreprises ayant au moins dix ans d’âge et dont le revenu opérationnel est insuffisant pour couvrir leur charge d’intérêts pendant trois années consécutives". Sur BFM Business, le vice-président de l’Autorité de la concurrence, Emmanuel Combe, parle de "firmes qui ne font pas de profit", avec "une valorisation boursière quasiment nulle". Bref, des structures aux antipodes de certaines jeunes pousses innovantes à gros potentiel.

Les entreprises zombies toujours plus nombreuses

Censées disparaître, les entreprises zombies survivent grâce à des éléments extérieurs favorables. Ces dernières années, c’est la faiblesse des taux de la BCE qui a permis à certaines d’entre elles de subsister en vivotant grâce à un endettement à moindre coût. Résultat, leur nombre s’est accru. Elles représentent aujourd’hui au moins 15% de l’ensemble des entreprises européennes, contre 4% 25 ans auparavant, selon une étude de la Banque des règlements internationaux. Et la crise sanitaire a renforcé le phénomène en maintenant en vie grâce aux aides publiques consenties par l'Etat (chômage partiel, PGE, reports d’impôts et de cotisations…) des firmes qui n’auraient pas survécu sans ce puissant soutien.

Pour certaines, les aides publiques destinées à protéger l’économie ne font que retarder le dépôt de bilan. Mais d’autres parviennent à s’en sortir sur le long terme en étant tout juste rentables: "Ces zombies peuvent rester durablement (dans le circuit économique, ndlr). Elles ne sortent pas toujours du marché. (La Banque des règlements internationaux) estime que seulement 25% d’entre elles vont en sortir. (…) Les autres vont retrouver le chemin de la rentabilité mais ce ne sera pas non plus terrible. Elles vivoteront", analyse Emmanuel Combe.

Après tout, maintenir des entreprises en vie, par le biais de faibles taux d’intérêts ou par le recours aux finances publiques, permet de sauver des emplois. Un argument évidemment non négligeable pour préserver le capital humain. Le problème en revanche, c’est lorsque ces firmes sous perfusion viennent affecter sur le long terme l’activité économique dans son ensemble, en particulier celle des entreprises viables, en ralentissant leur développement et donc leurs embauches.

Les zombies, un frein pour la reprise économique

Plusieurs études ont démontré que les entreprises zombies se caractérisaient par de moindres embauches, une croissance faible et des investissements en capital productif et en innovations quasi-inexistants. En somme, par des gains de productivité extrêmement limités, voire nuls. L’OCDE explique à cet égard que "la survie de ces entreprises à faible productivité, au bord de la sortie, accroît la congestion du marché et limite la croissance des entreprises plus productives". L’organisation ajoute qu’"une part importante de capital renfermé dans les entreprises zombies est associée à un moindre investissement et une plus faible croissance de l’emploi pour l’entreprise non-zombie typique, et à une réaffectation du capital moins favorable à la productivité".

Si les entreprises zombies pénalisent les firmes viables, leur présence empêche aussi l’entrée de nouveaux acteurs à fort potentiel en congestionnant le marché. En se maintenant, elles ont pour conséquence de "créer des barrières à l’entrée et limitent la croissance après l’entrée des jeunes entreprises", poursuit l’OCDE. Un constat partagé par Emmanuel Combe qui rappelle que la croissance d’une économie dépend essentiellement des gains de productivité, lesquels sont rendus possibles par l’arrivée de "nouveaux entrants, de pousses très productives" car innovantes. "Or, il y a un problème. Pour entrer, il faut avoir de la place", observe le vice-président de l’Autorité de la Concurrence.

L’an dernier, France Stratégie soulignait déjà que "la création de richesses passe par la capacité d’une économie à faire émerger puis grandir de nouvelles entreprises mais tout autant par sa capacité à faire disparaitre les entreprises les moins efficaces". L’institution rattachée au Premier ministre notait à son tour que les entreprises zombies freinaient "cette dynamique de renouvellement du tissu productif" et empêchaient "la bonne allocation des ressources, notamment en piégeant des ressources productives qui seraient plus utiles au développement des entreprises performantes".

Un tri délicat

"Des zombies ou des faillites?". Dans une note diffusée lundi, Natixis s’interroge sur l’avenir des entreprises en difficulté aux Etats-Unis et dans la zone euro. Mais la filiale du groupe bancaire mutualiste BPCE ne laisse finalement guère de place au suspense. "On voit aujourd’hui que le taux de défaut est faible par rapport à celui qui correspond normalement au recul du PIB, ce qui reflète l’importance des aides reçues, et pousse plutôt à privilégier le scénario de zombies", peut-on lire. Si l’augmentation des faillites est inévitable à terme, les auteurs estiment "qu’il y aura plutôt une hausse du nombre de zombies qu’une hausse forte du nombre de défauts, avec l’amortissement de la hausse des défauts par les mesures protectrices prises par les Etats".

De nombreux spécialistes estiment que la multiplication d’entreprises zombies peu productives risque de ralentir sérieusement le rebond de l’économie française après la crise. Conscient du problème, le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, prônait dès juillet dans sa traditionnelle "lettre au président de la République" un investissement de l’Etat uniquement orienté vers "des entreprises viables" et en partenariat avec des "professionnels privés".

"On a été keynésien pendant la crise. On a eu raison, il fallait faire de la politique budgétaire expansive. Il faut maintenant être un petit peu schumpétérien", abonde Emmanuel Combe. Le vice-président de l’Autorité de la concurrence fait ici référence à l’économiste Joseph Schumpeter et au processus de la "destruction créatrice" selon lequel l’économie fonctionne par cycles avec des mouvements permanents de destructions d’activités obsolètes, et de créations de nouvelles activités liées aux innovations. Les secondes remplaçant les premières, avec des gains de productivité à l’arrivée et, par définition, de la croissance.

L’idée défendue par beaucoup d’experts consisterait par conséquent à fermer les vannes de l’argent public pour les activités obsolètes des entreprises zombies qui freinent la croissance. Dit autrement, de les laisser mourir pour concentrer l’effort de l’Etat sur les entreprises productives et permettre aux activités innovantes de pénétrer sur le marché pour contribuer à la reprise économique.

Plus facile à dire qu’à faire. "Il y a un enjeu majeur et là, on a besoin de l’Etat. Comment on va faire le tri? Moi, je suis bien incapable de le faire, entre une entreprise qui est viable mais qui est affectée très gravement pour des raisons conjoncturelles et une entreprise zombie", souligne Emmanuel Combe. Selon lui, l’Etat devra tout de même prendre ses responsabilités. Faute de quoi, "on peut craindre qu’un choc, qui au départ est conjoncturel, ait des effets structurels parce qu’on aura un impact sur le capital humain mais également sur la capacité à innover et à lancer de nouveaux modèles économiques".

https://twitter.com/paul_louis_ Paul Louis Journaliste BFM Eco