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Pourquoi Carlos Ghosn a choisi de s'échapper au Liban

Le Liban ne possède pas d’accord d’extradition avec le Japon. Carlos Ghosn y a grandi, et depuis le début de l’affaire, la population comme les dirigeants lui ont toujours apporté du soutien.

Des caméras attroupées devant une maison chic en pierres, dans le quartier huppé d’Achrafieh, à Beyrouth. Dès que la présence de Carlos Ghosn a été confirmée dans la capitale libanaise, les médias se sont rués devant la maison rose, avec l’espoir d’y apercevoir l’ancien patron de l’Alliance Renault-Nissan. Le constructeur japonais avait acquis cette villa pour y héberger son ex-patron lors de ses séjours au Liban. S'il n'est a priori pas installé dans cette villa ce mardi, Carlos Ghosn a bien confirmé tôt ce matin qu'il était bien arrivé à Beyrouth en provenance du Japon.

Un soutien des autorités libanaises

"Carlos Ghosn est libanais, il connait extrêmement bien ce pays, c’est l’une de ses bases arrière, on disait qu’il était citoyen du monde, mais le Liban, et de plus en plus ces dernières années, était un endroit où il aimait être", explique à BFMTV Bertille Bayart, rédactrice en chef du service Economie du figaro, et auteur avec Emmanuel Egloff de Le Piège, enquête sur la chute de Carlos Ghosn.

S’il possède trois nationalités, dont la nationalité française, c’est au Liban que l’ancien patron a donc choisi de se réfugier, le pays où il a grandi après sa naissance au Brésil. Ses parents sont libanais, et sur place il est clairement vu comme un enfant du pays, comme un symbole de réussite de la diaspora libanaise. Ce qui explique le soutien que lui ont apporté dès le premier jour de son arrestation au Japon en novembre 2018 aussi bien des dirigeants que la population de ce pays.

L’ambassadeur libanais lui a rendu visite en prison, le ministre de l’Intérieur Nohad Machmouk l’a publiquement assuré de son soutien.

"Nous sommes fiers de lui, de sa réussite, expliquait le ministre juste après son arrestation comme le rapportait alors TV5 Monde. Dans cette épreuve pénible, le phoenix libanais ne sera pas brûlé par le soleil du Japon".

Carlos Ghosn a en effet largement investi dans le pays, où il était très présent ces dernières années. Il possède un vignoble, le domaine Ixsir, des investissements dans le monde bancaire, dans l’immobilier. Les investissements au Liban font d’ailleurs partie de l’affaire Carlos Ghosn, puisque certains flux financiers venant des caisses de Nissan auraient été versés à des relations au Liban, entre autres destinations.

Mais pour les autorités locales, Carlos Ghosn apparaît avant tout comme un citoyen à défendre. Une demande officielle du gouvernement libanais avait ainsi été formulée afin que le procès de l'ancien dirigeant de l'Alliance se déroule non pas au Japon, mais au Liban. Une demande que les autorités japonaises avaient bien entendu refusée.

Un comité de soutien très actif

S’il a ses entrées au niveau des plus hautes autorités économiques et politiques du pays, ce qui pourrait expliquer son entrée sur le territoire en toute discrétion, Carlos Ghosn dispose aussi d’un fort soutien parmi la population.

"Au Liban Carlos Ghosn, ce n'est pas uniquement parce qu'il est de la diaspora. Il a investi, il a aidé des écoles, parrainé des élèves, expliquait en décembre 2018 Nadim Nader, président de son comité de soutien dans le pays. Pour nous c'est une obligation, à voir comment tout le monde le dénigre, tout le monde l'oublie".

Ce comité a notamment assuré en décembre 2018 une campagne d’affichage dans Beyrout. De gigantesques panneaux avec la photo du patron scandaient "Nous sommes tous Carlos Ghosn". Ce qui rappelle le timbre à son effigie sorti en 2017, avant cette affaire.

Pas d'accord d'extradition entre le Liban et le Japon

Sur la page Facebook du comité de soutien, les mots de joie se multiplient depuis ce lundi soir, et l’annonce de son arrivée au Liban.

"J’en rêvais de cette évasion et depuis longtemps, et elle s’est produite […] C’est de loin selon moi la meilleure nouvelle de cette année 2019 qui se termine aujourd’hui même!", peut-on lire sur la page du groupe.

Dans les circonstances politiques difficiles que connait actuellement le Liban, certains en appellent même à ce que Carlos Ghosn devienne président du pays.

Pour le moment, Carlos Ghosn compte se concentrer sur sa défense. Il donnera une conférence de presse la semaine prochaine, a-t-il annoncé dans le communiqué qui confirmait ce matin sa présence au Liban. "Le Liban n’a pas de traité d’extradition avec le Japon, rappelle Bertille Bayart. Cela va le protéger aujourd’hui de la justice japonaise".

Une arrivée dans un contexte de crise politique au Liban

Certaines voix s’élèvent cependant l’arrivée de Carlos Ghosn au Liban, dans un pays secoué depuis le 17 octobre par une contestation inédite qui dénonce la corruption, l'affairisme et l'incompétence de la classe politique.

Lucien Bourjeily, réalisateur de cinéma qui soutient avec ferveur la contestation, s'est amusé de voir Carlos Ghosn critiquer le système judiciaire japonais. "Il est venu pour le confort et ‘l'efficacité’ d'un système judiciaire libanais qui n'a jamais mis un politicien en prison pour corruption, même si des milliards de fonds publics sont détournés chaque année", a-t-il écrit sur Twitter, rapporte l'AFP.

Une autre internaute, Guitta Abi Fadel, s'étonne sur Facebook de voir le Liban "n'attirer que des voleurs". "Comme si le pays n'avait pas assez de voleurs pour que Carlos Ghosn nous tombe soudainement dessus", s'insurge Ali Mourad, un enseignant universitaire. De son côté, le musicien Ziyad Sahhab a raillé le retour de l'homme d'affaires vers "un environnement qui encourage les voleurs". "Nous réclamons le retour de l'argent volé, pas des voleurs".

Pauline Ducamp, avec Wissam Charaf et Gaëtane Meslin