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Turquie : une dénonciation inédite de la politique chinoise au Xinjiang

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Pour la première fois, un grand Etat musulman, la Turquie, dénonce formellement le traitement de la Chine envers les Ouïghours, minorité musulmane turcophone de la région autonome du nord-ouest du pays. Les financements de Pékin à Ankara n’y changent rien.

Un développement majeur de politique étrangère, parce que dans les relations internationales, la voix de la Turquie est de celles qui portent. Son ministère des Affaires étrangères a considéré, par communiqué, que « la politique d’assimilation systématique des autorités chinoises à l’endroit des Ouïghours turcs est une grande honte pour l’humanité ». Le porte-parole de la diplomatie turque, Hami Aksoy, a parlé de « camps de concentration » dans lesquels les « droits fondamentaux » de la minorité turcophone musulmane chinoise sont bafoués. Ankara soutient que les membres de cette communauté sont soumis « aux arrestations arbitraires, à la torture et au lavage de cerveau politique ».

En août 2018, un groupe d’experts de l’Organisation des nations unies (ONU) a établi que plus d’un million de personnes ont ainsi été détenues dans des « camps de rééducation », tandis que Pékin évoque des « centres de formation professionnelle », avec des « stagiaires ». Le mois dernier, le gouvernement chinois a pris une loi visant à « siniser » l’Islam sur son territoire dans les cinq années qui viennent, afin de rendre la pratique de cette religion « compatible avec le socialisme ».

Mise en pratique au Xinjiang que rapporte, photos à l’appui, Radio Free Asia (radio internationale financée par le Congrès américain) : une préfecture a « invité » des habitants à célébrer le nouvel an chinois - année du cochon -, en leur servant à dîner du porc et en les menaçant de « rééducation » en cas de refus prendre part aux festivités.

Ligne rouge

Dans ce dossier, jusqu’ici, Ankara avait toujours veillé à ne pas attaquer de front la Chine. Hürriyet, un grand quotidien d’Istanbul, souligne, ce matin, que les diplomates turcs présents dans les réunions des Nations unies sur les Ouïghours préféraient l’emploi d’un ton « plutôt tempéré », alors même que l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir, se veut « très actif dans la protection des droits des musulmans vivant sous l’oppression du fait de la pratique de leur religion ». Le journal ajoute : « Le silence de l’AKP a été considéré comme de l’incohérence ».

Joint par BFM Business, Adrian Zenz, spécialiste du Xinjiang à l’Ecole européenne de culture et de théologie de Stuttgart (Allemagne), pense que le pouvoir chinois a finalement franchi, aux yeux des Turcs, une « ligne rouge », en s’en est prenant à une figure de proue, « aimée », de la sphère culturelle turcophone, Abdurehim Heyit, poète et musicien ouïghour renommé qui, selon Ankara, serait mort dans sa seconde année d’incarcération pour « mise en danger de la sécurité nationale ». L’ambassade de Chine à Ankara assure, pour da part, que « l’homme est toujours en vie et en bonne santé ». Radio Chine Internationale, station d’Etat, vient de mettre en ligne une vidéo de 26 secondes, datée du 10 février, où l’on peut voir le détenu, déclarer n’avoir « jamais été maltraité ».

L’universitaire allemand explique que la fermeté nouvelle de la Turquie apparaît d’autant plus marquante que Pékin a tout entrepris pour y accroître son influence et aborder ce pays comme une pièce maîtresse, entre Asie et Europe, des nouvelles routes de la soie chinoises. L’été dernier, quelques jours à peine avant que le groupe d’experts de l’ONU sur la question des Ouïghours ne s’exprime, la banque chinoise ICBC a débloqué à destination du ministère turc des Finances pour 3,6 milliards de dollars de financements, destinés aux secteurs de l’énergie et des transports.

Ces lignes de crédit sont intervenues à un moment propice, le gouvernement et la banque centrale turcs faisant face au pic d’une crise des changes. Le président Recep Tayyip Erdogan se réjouissait alors de la perspective d’accueillir son homologue chinois Xi Jinping, pour une visite officielle en 2019.

Riposte chinoise

Cela risque d’être remis à plus tard. L’ambassade de Chine à Ankara, dans sa longue riposte, qualifie le communiqué de la diplomatie turque de « complètement inacceptable ». La représentation chinoise réclame le retrait de « fausses accusations » et dit espérer que le gouvernement turc aura une « compréhension correcte des efforts déployés » par la Chine pour « lutter légalement (…), de façon efficace contre le terrorisme et l’extrémisme ». Le porte-parole de l’ambassade chinoise fait valoir que « le droit à la vie est le droit humain le plus fondamental », soulignant que depuis la création des « centres de formation » au Xinjiang, il n’y a plus d’incidents terroristes, soit plus de 25 mois de quiétude. Le « Global Times », quotidien à vocation internationale affilié au Parti communiste chinois, en conclut que cette province est « sûre et stable ».

Ensuite, est-ce que Pékin compte faire payer au Turcs, économiquement et financièrement, leur audace ? Pour l’heure, l’intention n’en est pas affichée dans les médias d’Etat chinois. Cela peut aussi dépendre de l’ampleur que compte donner Ankara à son initiative et du retentissement qu’elle va avoir auprès des pays musulmans. Kenneth Roth, le directeur exécutif de Human Rights Watch, organisation américaine de défense des droits de l’homme tout sauf acquise au gouvernement turc, les appelle à rejoindre la Turquie dans sa dénonciation des « traitements horribles infligés » aux Ouïghours. L’agence de presse nationale à Ankara, Anadolu, reprend les propos de Kennet Roth, en titrant sa dépêche : « Les autres devraient rejoindre la Turquie afin de défendre les Ouïghours ».