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Retour de l'inflation et ralentissement économique: y a-t-il un risque de stagflation ?

Alors que la Chine et les Etats-Unis montrent des signes de ralentissement économique, la hausse généralisée des prix continue d'accélérer sous l'effet des difficultés d'approvisionnement à l'échelle du globe. Les ingrédients sont-ils réunis pour un retour de la stagflation?

Né au cours des années 1970, après le premier choc pétrolier, le terme de "stagflation" refait surface. Contraction de "stagnation" et d’"inflation", ce phénomène se caractérise par un régime de faible croissance économique couplé à une forte hausse généralisée des prix. Or, l’inflation mondiale alimentée par les difficultés des chaînes approvisionnement a bel et bien fait son retour ces derniers mois et devrait encore accélérer pour atteindre 3,6% en fin d’année, selon le FMI. La croissance, elle, reste pour l’heure à un niveau soutenu (+5,9% attendus en 2021), mais cela ne pourrait pas durer.

Et pour cause, de premiers signaux laissent craindre un ralentissement de la croissance mondiale début 2022. Au troisième trimestre, le PIB de la Chine victime de la crise énergétique n’a progressé "que" de 4,9% sur un an et de seulement 0,2% par rapport au trimestre précédent. Contrainte par les pénuries de matériaux, l’Allemagne a pour sa part abaissé ses prévisions de croissance à 2,4% en 2021 quand les dernières estimations tablaient sur 3,7%.

Même constat aux Etats-Unis où les pénuries et le manque de main-d’œuvre ont fait ralentir l’activité économique au début de l’automne, a prévenu la Fed. Et si la Banque centrale américaine confirme des perspectives "positives" à court terme, elle évoque désormais des "incertitudes" plus grandes et un "optimisme prudent".

"Le risque de stagflation est réel"

"Les incertitudes liées à la conjoncture mondiale s’accentuent, tandis que la reprise intérieure reste instable et inégale", a également reconnu l’office chinois des statistiques. D’où les craintes de voir resurgir le phénomène de stagflation. Le scénario n’est pas totalement exclu par Jean-Pierre Petit, président des Cahiers Verts de l’Economie avec d’un côté une reprise économique qui s’essoufflerait et, de l’autre, une inflation qui poursuivrait son accélération:

"Il y a une possibilité de stagflation si les choses s’aggravent sur les sources de l’inflation qui sont des chocs d’offre sur l’énergie, sur les semi-conducteurs, sur le fret maritime et d’autres éléments", explique-t-il sur BFM Business.

"Le risque de stagflation est réel, ce qui ne veut pas dire qu’il y aura une stagflation demain", tempère Philippe Trainar, professeur au Cnam et membre du Cercle des économistes. Il laisse néanmoins entendre que la hausse actuelle des prix, décrite comme provisoire par les banques centrales, pourrait durer plus longtemps que prévu. Car avec les milliards déversés pour soutenir l’économie face au choc Covid, rien ne peut être exclu: "Nous avons émis la masse monétaire qui peut autoriser cette inflation. Elle n’est plus dans les mains des banques centrales mais dans celles du secteur privé. Il faut faire extrêmement attention", met en garde Philippe Trainar.

En parallèle, la crise énergétique et les pénuries de matières premières ont des "effets cataclysmiques" sur la production, juge Elie Cohen, économiste et directeur de recherche au CNRS. "Ce n’était pas envisageable il y a encore quelques mois. Les goulets d’étranglements qu’on a constatés ici ou là ont fini par se diffuser dans l’ensemble des secteurs. (…) Le manque d’approvisionnement en composants est en train de mettre l’industrie automobile en panne, c’est hallucinant", illustre-t-il.

Une situation différente des années 1970

Malgré ce tableau inquiétant, la situation n’est pas tout à fait la même que dans les années 1970. Dans l’ensemble, "le monde dépend beaucoup moins de l’énergie"". Et "il faudrait une augmentation beaucoup plus importante des prix du gaz, par exemple, pour (...) que cela conduise à (...) une stagflation", a estimé Gita Gopinath, économiste en chef du Fonds monétaire international.

De son côté, Wilfrid Galand, directeur de la stratégie de Montpensier Finance, reconnaît qu’il existe des similitudes avec les années 1960-1970, période de "relance budgétaire très forte" et de "hausse des matières premières avec le choc pétrolier". Pour autant, il existe un élément très différent entre la situation actuelle et celle d’il y a 50 ans: "L’enchaînement inflationniste très fort des années 1970 était lié à la fin des changes fixes, la fin de Bretton Woods (le système monétaire international de l'époque, ndlr) et le fait que le dollar se soit effondré. Aujourd’hui, on a une vraie stabilité monétaire", remarque Wilfrid Galand.

L’évolution des salaires, lesquels ne connaissent pas pour l’heure d’augmentations importantes, ne plaide pas non plus en faveur d’un retour de la stagflation: "On joue à se faire peur. On n’est plus dans le même monde. Les salaires ne sont plus indexés sur l’évolution des prix, le taux de syndicalisation est beaucoup plus faible que dans les années 1970, la mise en concurrence des travailleurs du monde entier pèse sur les rémunérations", analyse dans Les Echos Xavier Ragot, président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Et certains signaux venus d’outre-Atlantique tendent à rassurer sur la capacité des entreprises à combler le retard de l’offre: "Sur les pénuries au niveau des Etats-Unis qui ont été le pays le plus frappé, on observe des signes de stabilisation, fragiles certes: les prix du fret maritime n’augmentent plus, les délais fournisseurs ont commencé à plafonner et les délais en ce qui concerne les semi-conducteurs ont arrêté de se dégrader", souligne Jean-Pierre Petit.

https://twitter.com/paul_louis_ Paul Louis Journaliste BFM Eco