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La Crimée passe au rouble, quelles conséquences?

La Crimée, ici la ville de Yalta, devrait adopter le rouble en avril.

La Crimée, ici la ville de Yalta, devrait adopter le rouble en avril. - Crédits photo : nom de l'auteur / SOURCE

Après le référendum de dimanche dernier, la Crimée a décidé d'adopter la monnaie russe, actant ainsi son rattachement à Moscou. Mais une telle décision va entraîner des bouleversements économiques de très forte ampleur.

Le timing est on ne peut plus serré. Après avoir approuvé par référendum, le 16 mars, son rattachement à la Russie, la Crimée a décidé d'adopter le rouble comme monnaie officielle. Mardi 18 mars, le vice-Premier ministre criméen, Roustam Temirgaliev a annoncé que sa région fera sienne la monnaie russe dès avril.

"Malheureusement, je dois dire que l'utilisation en parallèle du rouble et de la hryvnia ne marchera pas. Nous passerons dans la zone rouble", a-t-il déclaré, cité par l'agence de presse RIA. Auparavant, il était convenu que la Crimée n'adopterait pas le rouble comme seule devise officielle avant 2016.

"La conversion de la hryvnia en rouble va avoir des conséquences sur toute l’économie”, résume Anne-Laure Delatte, chargée de recherche au CNRS et spécialistes des crises. Voici les enjeux que détaille l'économiste.

> Des épargnants face à l'inflation russe

"Pour les Criméens qui ont des revenus et du patrimoine seulement en Crimée, les conséquences sont liées à la volatilité du rouble. Si cette monnaie est plus volatile et qu’il y a davantage d’inflation, l’épargne des ménages sera plus dépréciée et cela réduira le pouvoir d’achat”, explique Anne-Laure Delatte.

Malheureusement pour les bas de laine criméens, la Russie fait face à une inflation rampante, que peine à juguler la Banque centrale de Moscou. En 2013, l'inflation a ainsi dépassé les 6% et le FMI la voit à 5,7% pour 2014. Pour l'Ukraine le chiffre a été de zero pour 2013, et s'élèvera à 1,9% en 2014, selon le FMI.

"La Russie risque ainsi d’exporter de l’inflation en Crimée. Si j’étais épargnante en Crimée, je préférerais voir ma monnaie convertie en dollar qu’en rouble”, poursuit Anne-Laure Delatte

> Des flux de capitaux

“Pour les personnes qui ont des revenus et de l’épargne en Crimée la valeur de leurs actifs va désormais dépendre de l’évolution du rouble”, relève Anne-Laure-Delatte.

Imaginons que des Ukrainiens vivent à Kiev et possèdent des placements (ou une maison) en Crimée. Ils feront désormais face à un risque lié au taux de change. C'est également le cas pour les investisseurs étrangers, plus globalement.

En conséquence, “on risque d’avoir de très importants mouvements de capitaux, comme on avait pu le voir en Grèce lorsqu’on a commencé à envisager sa sortie de l’euro”, poursuit l'économiste. Toute la question sera alors de savoir si Moscou ne va pas prendre des mesures pour éviter ces flux massifs, comme Chypre l'avait fait au beau milieu de la crise de ses finances publiques, pour éviter un rapatriement massif des avoirs étrangers et notamment russes.

> D'importants coûts pour les entreprises

Evidemment, changer de monnaie va obliger les sociétés à passer par d'important processus d'adaptation. Ce qui va engendrer d'importants coûts. "Elles devront complétement revoir leur système de facturation, leur comptabilité, leurs paiements avec leurs fournisseurs ou leur clients", énumère Anne-Laure Delatte.

> Des incertitudes sur la dette

Anne-Laure Delatte relève que cette conversion abrupte soulève de nombreuses questions sur la dette criméenne. "La considère-t-on comme une dette à part ou est-ce qu’elle va s’assimiler à de la dette russe? A ce moment-là, les créanciers accepteront-ils d’être remboursés en rouble, ou voudront-ils garder la hryvnia et subir un effet de change?”, s'interroge-t-elle.

> Une arme à double tranchant pour Moscou

On comprend donc au final que le passage à une nouvelle monnaie a d'importantes répercussions sur le patrimoine. "Selon le taux de conversion retenu, vous favorisez les débiteurs ou les créanciers. Il y a forcément des gagnants ou des perdants", conclut Anne-Laure Delatte.

"Pour la Russie, cela peut être un instrument à double tranchant. Si le gouvernement n’y prend pas garde, il peut se mettre toute une catégorie de la population à dos", prévient-elle. Le tout est donc de savoir où le curseur quand on sait, par exemple, que les entreprises locales sont avant-tout débitrices.

Julien Marion