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Que fait l’épargnant en période de faibles taux d’intérêt ?

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Le rendement de l’épargne financière dans la zone euro est donc aujourd’hui très faible voire négatif.

Les taux des obligations d’État sont retombés à des niveaux très faibles au début du mois de février. L’Allemagne peut emprunter à dix ans à coût quasi nul. Les taux des livrets bancaires fiscalisés atteignent, en moyenne, 0,26 % en France. Le taux de rémunération des fonds euros des contrats d’assurance vie se situe entre 1,4 et 2,4 %, avec une moyenne autour de 1,6 %. 

Le rendement de l’épargne financière dans la zone euro est donc aujourd’hui très faible voire négatif. Quelles sont les conséquences de cette situation ?

Dans les années 70 et 80, du fait de l’inflation, les épargnants subissaient des taux de rendement réels négatifs. Ils perdaient bien plus qu’aujourd’hui. Ainsi, entre 1980 et 1982, le taux réel du Livret A était négatif de plus de 5 points quand, en 2018, il l’était d’un point.

L’épargne est une renonciation à la consommation qui obéit à plusieurs facteurs. Les ménages épargnent par précaution, pour se préserver d’éventuels aléas. Ils épargnent en vue d’un investissement à venir, l’achat d’une maison ou d’une voiture, la réalisation d’un projet professionnel ou la réalisation d’un voyage, l’arrivée d’un enfant, etc. Ils peuvent également souhaiter placer de l’argent pour préparer leur future retraite ou pour se constituer un patrimoine qu’ils céderont à leurs héritiers. Comme autre facteur, il faut ajouter l’aspect moral et social. On épargne car cela a du sens pour soi-même, pour ses proches et pour la société. La création du Livret A en 1818 répondait à un objectif de précaution mais aussi pédagogique et éthique. Les motivations de l’épargne sont donc multiples. La question de la rémunération n’est pas sans objet mais n’est pas la seule à entrer en ligne de compte dans la décision d’épargner.

Face à une baisse du rendement, concrètement, les ménages peuvent décider soit de moins épargner, soit au contraire d’accroître leur effort d’épargne pour compenser la baisse des revenus financiers, soit changer de type de placement.

Au sein de la zone euro, le taux d’épargne financière a plutôt tendance à diminuer. De 2014 à 2018, il est passé de 5,5 à 3 % du revenu disponible brut. Mais cette baisse n’est pas constatée en France où, au contraire, le taux d’épargne financière a plutôt tendance à augmenter. Il s’élevait à 5,4 % du revenu disponible brut au troisième trimestre 2018 contre 4,4 % au quatrième trimestre 2013.

Pour l’ensemble de la zone euro, il est indéniable que les ménages ont, en partie, compensé la baisse du rendement de l’épargne financière par une augmentation des investissement immobiliers. Cette bascule est d’autant plus nette que le coût de l’endettement a été réduit par les faibles taux d’intérêt. La croissance des investissements immobiliers au sein des États membres de la zone euro a été de 3 % en 2018. En raison de cette évolution, le prix des maisons s’est accru de 22 % de 2014 à 2018 en zone euro. Le maintien des faibles taux d’intérêt, la volatilité des cours des actions et l’aversion aux risques des ménages devraient maintenir une forte pression sur le marché immobilier quand bien même sa rentabilité décline, les loyers ne pouvant pas suivre l’appréciation de la valeur des biens.

En France, l’effet précaution et l’effet d’encaisse sembleraient être privilégiés. Les ménages augmenteraient leur flux d’épargne afin de maintenir constant le pouvoir d’achat de leur patrimoine. Par ailleurs, l’envolée des cours de l’immobilier les conduit à mettre plus d’argent de côté. Dans les enquêtes d’opinion, les épargnants privilégient la sécurité et la liquidité par rapport au rendement tout en indiquant que cette dernière est insuffisante. La collecte positive en 2018 du Livret A, du livret de développement durable et solidaire (LDDS - ancien Codevi), mais aussi des livrets bancaires très faiblement rémunérés, en constitue la traduction. Par ailleurs, les dépôts à vue des ménages se sont accrus de 200 milliards d’euros en 10 ans et de 26 milliards d’euros en 2018 prouvant la préférence pour la liquidité des ménages mais aussi leur résignation face au faible rendement de certains placements. Les ménages épargnent toujours tout en faisant la grève des placements.

Philippe CREVEL