BFM Business

Jeunes, urbains, intérimaires... Ces personnes dont le bonheur a été le plus affecté avec le confinement

La France s'est confinée à partir du 16 mars.

La France s'est confinée à partir du 16 mars. - AFP

Si le confinement a été une épreuve pour les Français, les conséquences sur le bonheur n'ont pas été les mêmes pour tous les ménages. Les urbains et les jeunes ont particulièrement été désavantagés. Décryptage avec l'économiste Mickaël Mangot.

Le confinement pour lutter contre la propagation du coronavirus a mis à rude épreuve la population. Retour sur cet événement hors norme et ses conséquences sur le bonheur avec Mickaël Mangot, économiste et directeur général de l’Institut de l’Economie du Bonheur. Il enseigne à l’Essec et est l’auteur du podcast Homo Econovirus qui décrypte les relations entre l’humain et l’économie à l’heure de l’épidémie.

A-t-on déjà des données sur l'évolution du bonheur en France et à l’étranger et du ressenti des populations face à l'épidémie après les mois que nous venons de passer?

Oui, l’Union Européenne et différents bureaux statistiques nationaux ont collecté des données en avril qui nous permettent de nous faire une première idée sur les effets de l’épidémie et du confinement sur le bonheur. Partout en Europe, le bonheur a fortement reculé pour atteindre des points bas jamais vus auparavant. La baisse de la "satisfaction de la vie", que l’on évalue généralement sur une échelle de 0 à 10 ou de 1 à 10, est comprise entre 0,5 et 1,2 point selon les pays. Ce qui est du même ordre de grandeur que la baisse que l’on observe quand quelqu’un perd son emploi… C’est donc énorme !

Comment se situent les Français par rapport à leurs voisins européens?

Normalement, en termes de satisfaction de la vie, la France est dans une situation intermédiaire, avec une satisfaction de la vie moyenne comprise entre 6,5 et 7, proche de celle pour l’ensemble de l’Union. Cela la place en temps normal derrière les pays du Nord de l’Europe mais devant les pays d’Europe du Sud et de l’Est.

Dans les données collectées en avril par Eurofound, la France était clairement dans le peloton de queue avec une satisfaction de 5,9 (sur une échelle de 1 à 10), en baisse de 1,1 point par rapport à la même enquête réalisée en 2016. Elle figurait même derrière des pays comme l’Italie et l’Espagne (avec respectivement des moyennes à 6 et 6,2) pourtant plus durement touchés par l’épidémie.

Comment expliquer ce décrochage français?

Les données montrent que les deux maux très français que sont le pessimisme et la défiance ont fonctionné à plein régime pendant la crise. En avril, les Français étaient (avec les Grecs) les plus pessimistes d’Europe quant à leur situation future. Ils étaient aussi ceux à faire le moins confiance à l’Union Européenne pour résoudre la crise. Plus généralement, on sait que le capital social (la quantité et la qualité des liens entre les individus et avec les institutions) est majeur pour bien passer les crises. Les faiblesses françaises dans ce domaine sont très pénalisantes.

Au-delà du cas français, quels sont les facteurs les plus importants derrière la chute du bonheur pendant l’épidémie ?

On peut citer pêle-mêle le manque de relations sociales, la privation de liberté, l’empêchement d’accéder aux espaces verts, une dégradation de la santé réelle et perçue (beaucoup de gens ont pris du poids et ressentent moins de vitalité), une dégradation de la santé psychique (avec des épisodes dépressifs, de l’anxiété et du stress), une angoisse quant à sa situation économique future, etc. Tous ces points ont déjà été corroborés par la recherche.

Quelles catégories de la population ont vu leur bonheur le plus refluer pendant la crise?

Les plus touchés ont clairement été les jeunes, les personnes vivant seules, les familles avec enfants, les chômeurs et les travailleurs précaires (indépendants, intérimaires, CDD), et aussi les habitants des grandes villes. La situation personnelle face à l’emploi et les conditions de vie matérielles du confinement ont eu un impact fort sur le ressenti des personnes.

Pour bien vivre le confinement, il fallait idéalement être salarié avec des revenus confortables, en couple sans enfant, et habiter à la campagne.

Au pic de l’épidémie, le bonheur des jeunes était plus durement rogné que celui des personnes plus âgées alors même qu’ils étaient moins à risque? Comment expliquer ce paradoxe?

Il y a clairement eu un effet d’âge. Par exemple au Royaume-Uni, la satisfaction de la vie moyenne était d’environ 5 (sur une échelle de 0 à 10) pour les 18-29 ans pendant le confinement contre 5,5 pour les 30-59 ans et 6,2 pour les 60 ans et plus. Ces écarts sont sans commune mesure avec ceux que l’on pouvait observer avant la crise.

Il y a plusieurs explications à ces différences selon l’âge. D’abord, les jeunes vivent plus souvent seuls, en ville et dans de petites surfaces, ce qui leur a rendu le confinement particulièrement pénible. Ensuite, ils sont par nature moins établis sur le marché du travail. Leur anxiété et leur sentiment d’insécurité face à l’emploi ont grimpé fortement pendant la période, plus que pour les autres classes d’âge.

Enfin, ils mènent une vie plus sociale, dans lesquelles les sorties entre amis jouent un rôle plus important. En orchestrant la distanciation sociale, en fermant les bars, les clubs de sport et les boîtes de nuit, on les a de facto lésés plus que les classes d’âges plus âgées, qui ont en temps normal une vie plus "plan-plan", davantage centrée sur la famille et le logement.

Y-a-t-il des profils psychologiques qui ont plus souffert que les autres?

Une étude allemande a montré que les personnes qui valorisaient le plus la liberté, un trait psychologique que l’on nomme réactance, avaient vécu le plus mal le confinement. L’effet était encore plus fort lorsqu’ils tombaient sur des informations indiquant que la dangerosité du coronavirus était moindre que ce qu’ils pensaient, les faisant douter de l’utilité du confinement…

Il faut attendre d’autres travaux pour voir si les extravertis ont plus souffert que les introvertis de l’empêchement des relations sociales. Et si les personnes qui se sentent le plus connectées à la nature ont été plus fortement pénalisées par la fermeture des espaces verts. C’est toutefois probable.

Le bonheur aurait-il moins chuté sans le confinement?

Ce n’est pas sûr. Le confinement a rajouté plein d’entraves au bon fonctionnement humain mais il a eu le mérite de diminuer l’anxiété face à la maladie. Le cas britannique est intéressant à cet égard. Au Royaume-Uni, la satisfaction de la vie était minimale dans les jours avant l’annonce du confinement (qui a commencé six jours après celui en France) puis n’a cessé de progresser durant le confinement.

Quant à la Suède, qui a opté pour le non-confinement, elle a connu pendant la crise un changement de son niveau de bonheur moyen (-1,2 point par rapport à 2016) dans le haut de la fourchette des pays européens, supérieur à celui de ses voisins nordiques.

Mais dans les deux cas, les situations de ces pays étaient particulières parce que la norme était devenue le confinement, ce qui a pu augmenter l’anxiété de la population face aux choix de leurs gouvernements et, par-là, diminuer le bonheur. Ce qu’on ne saura jamais, c’est comment aurait évolué le bonheur en Europe si tous les pays européens avaient affronté l’épidémie sans opter pour le confinement…

Dans cette période si particulière, les modèles traditionnels d’explication du bonheur peuvent-ils encore réellement s'appliquer?

Un problème majeur est la non-pertinence très ponctuelle du PIB par habitant comme approximation du niveau de vie matériel de la population. On s’achemine vers une chute sans précédent du PIB par habitant au deuxième trimestre (de l’ordre de 20% en France). Pourtant, les revenus des ménages n’ont pas chuté dans les mêmes proportions du fait des aides publiques. Les modèles traditionnels, qui placent le PIB par habitant au centre de l’explication, sont donc inappropriés pour expliquer la baisse. Ils donnent l’impression que la plus grande partie de la dégradation du bonheur est due au facteur économique, ce qui n’est pas vrai.

Propos recueillis par Jean-Louis Dell'Oro