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Les premiers pas (très) difficiles d’Apple dans la banque

Apple a subi plusieurs revers dans les services de paiement ces derniers mois

Apple a subi plusieurs revers dans les services de paiement ces derniers mois - NOAH BERGER / AFP

La marque à la pomme a subi quelques revers depuis le lancement de son système de paiement Apple Pay et de sa carte Apple Card. De là à se demander si les GAFA ne se contentent pas de suivre un modèle déjà dépassé. Décryptage de notre expert Guillaume Almeras, fondateur du site de veille et de conseils Score Advisor.

Sale temps pour Apple dans les services financiers ! Le 7 novembre dernier, un entrepreneur américain de la tech a tweeté son étonnement de voir qu’avec la nouvelle carte que propose Apple, en partenariat avec Goldman Sachs, sa femme disposait d’une limite de crédit 20 fois inférieure à la sienne. Les deux époux ayant produit une déclaration commune de revenus comment expliquer une telle différence de traitement? Rapidement, la rumeur s’est propagée : la carte d’Apple est sexiste! Et les autorités réglementaires de l’Etat de New York ont immédiatement ouvert une enquête.

Au même moment, la Commission européenne mettait en cause les fonctions de paiement offertes par l’iPhone. Aujourd’hui, elles passent toutes en effet par Apple Pay, le service de paiement mobile qu’Apple a lancé en 2014 et à travers lequel il se réserve exclusivement l’utilisation de l’antenne NFC du téléphone qui permet de réaliser des paiements sans contact.

Les GAFA peuvent-ils vraiment changer les règles?

Les banques et néo-banques doivent s’y soumettre, pour permettre à leurs clients possesseurs d’iPhone d’utiliser les appli mobiles qu’elles développent. Ce qui, pour elles, signifie payer des commissions à Apple et lui communiquer les données de transaction de leurs clients. Cela explique que Paylib, l’appli de paiement mobile développée par plusieurs banques françaises, ne soit compatible qu’avec les smartphones Android. Apple invoque des raisons de sécurité. Mais l’Allemagne vient d’imposer à tout prestataire proposant des services de paiement de permettre un accès à son matériel à des conditions raisonnables et la Commission européenne pourrait bien lui emboîter le pas.

Bien entendu, quant à leur objet propre, ces deux difficultés pour Apple n’ont aucun rapport. Mais toutes les deux semblent témoigner que les GAFA, dont beaucoup attendent qu’ils remplacent en large partie les banques, ne sont pas forcément prêts à changer les règles du jeu bancaire et qu’ils ne comprennent pas forcément l’intérêt qu’ils auraient à le faire !

Un verrouillage très classique

A l’heure de l’open banking et dans un contexte d’évolution législative et réglementaire significative avec le RGPD et la DSP2, Apple n’en tient guère compte et verrouille de manière très classique la fonction de paiement des iPhones pour lever un droit de passage. Et quant aux biais sexistes dont l’Apple Card est accusée, c’est la communication déployée en réponse qui, de manière assez étonnante, aura paru largement inadaptée.

Car, en l’occurrence, l’accusation de sexisme paraît très improbable. D’abord parce qu’on voit mal Apple s’amuser à introduire de pareilles discriminations, aussi susceptibles de sauter aux yeux. Ensuite parce que de telles discriminations n’auraient aucune justification – au contraire, car sur bien des aspects les femmes sont, en matière bancaire, de meilleurs clients que les hommes. Une étude vient ainsi d’établir qu’aux Etats-Unis, elles sont bien plus fidèles à leur établissement qu’eux.

L’affaire est importante car elle marque la sensibilisation croissante du public à l’omniprésence et à l’opacité des algorithmes et autres filtrages qui pèsent de plus en plus sur nos comportements, aussi bien pour orienter nos choix que pour juger de nous. Il aura fallu de longues années pour que le public le réalise mais cela semble désormais acquis et il faut en tenir compte. Alors que beaucoup de gens estimaient ne pas trop avoir à s’en soucier parce qu’ils n’ont de toute façon rien à cacher, on commence à réaliser que cela n’est pas une réponse dès lors qu’on ne sait pas sur quels critères ont peut être jugé ni à quels biais on peut se retrouver exposé. Ainsi, quels critères les compagnies d’assurance-vie vont-elles bien pouvoir établir sur la base des données de leurs clients sur les réseaux sociaux que le Département des services financiers de New York vient de les autoriser à collecter et à utiliser pour déterminer leurs tarifs?

Défiance croissante des internautes

On demande de plus en plus à ce que les algorithmes ne soient pas des boites noires et que l’on expose en toute transparence les critères qu’ils retiennent. La demande parait évidemment fondée mais l’affaire de l’Apple Card invite à se demander si elle n’est pas un vœu pieux. Car, en l’occurrence, si l’on en juge par sa communication, Apple non seulement n’avait pas lui-même prévu le dysfonctionnement incriminé mais, de plus, il ne parait pas capable de l’expliquer ! De fait, dès lors qu’ils atteignent un certain niveau de développement, on ne voit pas comment les algorithmes seraient beaucoup plus obvies et limpides quant à tous leurs effets possibles que les codes informatiques, même pour ceux qui les déterminent.

Dès lors, face à une défiance croissante des internautes, ne faudra-t-il pas aller beaucoup plus loin et limiter les services que l’on développe sur la base d’algorithmes et de données massives? Des services que, souvent, personne ne demande d’ailleurs mais qui ont fait naître chez tous les collecteurs de données personnelles – les GAFA en tête - des rêves de suggestion clandestine et d’ajustement parfait des offres commerciales aux besoins mêmes non exprimés des individus. Outre qu’elle irait ainsi à l’encontre de toutes les orientations actuelles, une telle solution ne paraît pas très réaliste. Peut-on croire néanmoins que les accusations dont fait l’objet l’Apple Card resteront isolées?

C’est pourquoi les deux affaires sont intéressantes. Car, quant à ce que peuvent apporter en plus et en propre les GAFA dans les services financiers, il faut se demander s’ils ne suivent pas en fait des modèles qui commencent déjà à être dépassés.

Guillaume Almeras, fondateur de Score Advisor