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Oui, supprimons l’ENA... et aussi Polytechnique, CentraleSupélec, Sciences Po, HEC...

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Il vaut bien mieux être un gros poisson dans un petit étang qu’un petit dans un grand, affirme Christophe Bourgois-Costantini.

Lne bataille fait rage. ENA ou pas ENA ? Assistons-nous à la chute de la première digue des barrages infranchissables que constituent les grandes écoles ? Vraisemblablement et, convenons-en… il était temps.

La consécration du QI

Comment sommes-nous arrivés à mettre l’intelligence logico-mathématique, désormais algorithmique, au firmament de la sélection ? 

Plusieurs étapes se sont succédées. Voyons-en quelques-unes :

-La France est une terre agricole, il fallait compter les récoltes. En découle que gouverner, c’est prévoir, anticiper, donc chercher des modèles prédictifs.

-La mise au point de lentilles de verre a permis l’exploration du cosmos, et avec elle, la recherche de la compréhension des trajectoires mathématiques des planètes qui nous entourent. Le ciel n’allait-il pas nous tomber sur la tête ?

-Les mathématiciens et physiciens ont donc supplantés les sciences de l’intuition, domaine qui incombait aux alchimistes. Pour l’anecdote, il sera proposé en 1907 à l’un des plus grands génies de notre temps, Henri Poincaré, Polytechnicien éclectique, de rentrer à l’académie française. Il refusera au prétexte que le terme intuition avait été exclu du dictionnaire. Nous lui en devons la réhabilitation.

-Descartes assène un coup fatal avec son cartésianisme. N’écrit-il pas qu’il lui semble que les mathématiques est une science innée chez l’homme ?

-La révolution française abroge une caste. La nature ayant horreur du vide, elle va en initier d’autres qui prendront le contrôle via les hautes écoles.

-L’organisation scientifique du travail à la fin du 19ème porte un coup fatal, et avec elle la motivation par la carotte et le bâton dite motivation extrinsèque et sa dimension algorithmique (comme nous le verrons dans un prochain article la motivation par la récompense financière… ne fonctionne plus)

Comment fonctionne le QI ?

On peut schématiquement distinguer trois parties dans la courbe de Gauss des résultats du test : de 70 à 110 désignent des personnes jugées non « intelligentes ». De 110 à 130, les gens intelligents (comme moi), de 130 à 160 des génies…comme vous ! A noter que Sharon Stone culminerait à 160. Comme quoi les blondes…

Votre serviteur, fraîchement diplômé de l’agro après des classes préparatoires laborieuses réalisait un stage de fin d’étude chez un agriculteur du côté de Nemours. Par une nuit douce éclairée par une pleine lune, je vis sortir le paysan vers 23 heures sur son tracteur. 

S’en suivit l’échange suivant :

-Ou vas-tu Maurice ? Demandais-je, un brin décontenancé.
-Ben, je vais semer, me répond-il.
-M...Mais pourquoi à cette heure? Cela ne peut-il pas attendre demain ?
-C’est la pleine lune ascendante mon gars!
-Et alors?
-Ben, je vais avoir 15% de rendement en plus. On t’a pas appris ça à l’agro mon gars ?

Non, on ne me l’avait pas appris. Bien que les études de ce secteur soit des plus concrètes, nous étions encore loin du vif, du vivant, de l’observation de la nature qui nous entoure. Que dire alors de ceux qui avaient suivi les voies dites royales exclusivement axées sur les mathématiques ? Si Maurice avait passé le test du QI, il aurait probablement eu entre 70 et 110 et aurait été catalogué comme moins intelligent que la moyenne.

Les intelligences multiples

Il me semble que c’est depuis cet épisode que je suis devenu un fervent défenseur de la théorie des intelligences multiples, initiées dans les années 80 par le chercheur d’Harvard, Howard Gardner. Nous venons toutes et tous au monde avec dix intelligences, dix aptitudes logées dans le cerveau. Mais l’école, la prédominance des mathématiques, la pression familiale pour s’élever socialement via ces écoles d’élites, le culte de la performance qui est venu suppléer la performance, nous l’ont fait oublier.

Et pourtant…

Il vaut bien mieux sortir dans le premier tiers d’une école dite moyenne que dans les deux derniers tiers d’une grande école !

Il vaut bien mieux être un gros poisson dans un petit étang qu’un petit dans un grand et ce qui semble de prime abord avoir toutes les caractéristiques d’une situation désavantageuse (être un outsider) s’avère finalement plutôt un avantage

Aux US, on constate qu’il y a une grande pénurie de scientifiques et d’ingénieurs. Pourquoi ? Toutes les études sociologiques montrent que pour réussir en science il faut être dans le tiers supérieur. A Harvard, les résultats du premier, deuxième et dernier tiers au SAT sont très supérieur à une université moyenne comme le Kentucky. Mais en fait, les étudiants du dernier tier d’Harvard sont aussi nombreux à abandonner les études scientifiques que le dernier tiers du Kentucky. Mais personne ne s’en vante. La plupart des forts du Kentucky se retrouvent ingénieurs ou biologistes, tandis que les « nuls » d’harvard abandonnent. La probabilité d’obtenir un diplôme en sciences ne reposent donc pas seulement sur le niveau d’intelligence d’un candidat, mais sur l’idée qu’il se fait de son niveau d’intelligence par rapport à celui de ses camarades de classe. Les meilleurs étudiants d’une école médiocre sont toujours une meilleure option que les bons étudiants d’une très grande école. Par exemple, si on regarde les performances des diplômés de Harvard, MIT, Yale, Princeton, Columbia, Stanford, peu d’entre eux publie des choses intéressantes dans des revues scientifiques, au contraire d’écoles à la réputation plus modeste. 

Il vaut donc mieux embaucher un gros poisson dans un étang petit qu’un poisson moyen d’un grand étang. Tout ce qui fait d’un établissement merveilleux pour le premier tiers rend la vie très difficile pour les autres. Le grand étang devient très démoralisant pour tous ceux qui ne font pas partie de l’élite. 

On tient pour acquis que l’on aura de plus grandes possibilités à la sortie des écoles prestigieuses mais ce n’est pas vrai pour la plupart.

La vertu des contraintes

Lorsque vous êtes diplômés d’une grande école vous trouvez tout de suite un emploi. Vous ne vous êtes donc jamais mis en danger tout au long de votre vie professionnelle. Vous n’avez jamais eu à puiser dans vos ressources, à vous remettre en question, à vous adapter. Pire, l’égo prend de l’épaisseur au fur et à mesure que vous prenez des responsabilités et que vous observez la réussite de vos copains de promotions.

Beaucoup de grands patrons qui sortent d’écoles moyennes, voir des autodidactes, vont à l’essentiel car ils se sont appuyés sur une grande capacité d’écoute, au contraire du processus de capitalisation qui veut que l’on développe une compétence avec ses forces naturelles. 

Ce que l’on apprend par nécessité est beaucoup plus puissant que ce qu’on apprend par facilité.

Donc oui : supprimons l’ENA, Polytechnique, Centrale Supélec (pardon mon fils), Sciences PO, HEC, etc.

Et encore oui pour promouvoir des systèmes éducatifs où personne ne réussit seul, où il n’y a pas de grandes écoles, comme ont su si bien le faire de nombreux pays aux fortes avancées sociales comme le Danemark, la suède ou la Finlande. Des pays régulièrement classés dans le top 5 des pays ou les gens sont heureux.

Christophe BOURGOIS-COSTANTINI