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Volkswagen: l'héritier passé du côté obscur quitte la galaxie

Ferdinand Piëch tourne la page Volkswagen en vendant l'essentiel de ses parts.

Ferdinand Piëch tourne la page Volkswagen en vendant l'essentiel de ses parts. - Johannes Eisele - AFP

Ferdinand Piëch, l'un des héritiers de l'empire Volkswagen, vend la majeure partie de ses parts du groupe. L'achèvement d'une carrière brillante, émaillée de batailles épiques, mais largement ternie par sa fin.

Une page historique de l'histoire industrielle allemande vient de se tourner. Ferdinand Piëch, petit-fils du fondateur de Porsche et Volkswagen, a signé cette semaine un accord pour céder presque toutes ses parts de Porsche SE, la holding qui détient le constructeur aux 12 marques et aux 200 milliards de chiffre d'affaires. Ainsi s'achève une carrière émaillée de coups de génie et de coups fourrés.

Longtemps surnommé "l'empereur", Ferdinand Piëch subit sa première défaite dans un duel d'affaires à 73 ans, face à Martin Winterkorn, son ancien protégé. En 2015, pour des raisons obscures, Ferdinand renie sa créature, et cherche à faire sortir du board celui qu'il a placé lui-même à sa tête. Mais le conseil de surveillance se retourne contre lui, et finalement, c'est l'héritier qui doit quitter la table.

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- © Odd Andersen - AFP

En septembre de la même année, le revanchard Piëch accable son ex-dauphin à propos du dieselgate. Devant le parquet de Brunswick, il l'accuse d'avoir eu connaissance de la fraude plus tôt que ce dernier ne l'admet, rapporte Der Spiegel. Winterkorn finira débarqué, mais l'inélégance de ces fuites dans la presse accentuent la disgrâce de Ferdinand. La célébration de ses 80 ans, le 17 avril prochain, aurait dû réunir l'élite des affaires et de la politique allemande. Elle devrait être annulée, selon Les Échos.

"Je ne suis pas né dans la bonne branche de la famille"

Pourtant il y a cinq ans, Ferdinand Piëch faisait figure de grand vainqueur de la guerre des héritiers. Et sa carrière ressemblait à un parcours sans faute. Cinquante ans de vie professionnelle entamée en 1963, quand Ferdinand Piëch entre chez Porsche, dirigé alors par son oncle, Ferry. Il y contribue avec succès à concevoir la mythique Porsche 911. Il mène quasi-seul le projet de la 917, dont les autres membres de la famille critiquent son très coûteux développement. Le bolide, un an après sa sortie, remporte les 24 heures du Mans, et offre la renommée internationale au constructeur.

Problème pour Ferdinand: "je ne suis pas né dans la bonne branche de la famille". Il est le fils de Louise, l'un des deux enfants du fondateur Ferdinand Porsche, qui a perdu le fameux nom après s'être mariée avec l'avocat Anton Piëch. En face, les Porsche: Ferry, le frère de Louise, et ses quatre fils. À la mort du père fondateur, Louise a obtenu la société de distribution des véhicules de Salzbourg, Ferry l'usine Porsche de Stuttgart. Tous deux sont actionnaires de l'usine Volkswagen de Wolfburg.

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- © Ferdinand Piëch et Ferry Porsche (Porsche - Stuttcar)

Les relations entre le frère et la sœur ne sont pas bonnes, mais ils se satisfont du partage. L'ambiance entre les petits-enfants, en revanche, est délétère. Après une réunion de réconciliation qui tourne au pugilat en 72, Ferry et Louise écrivent de nouveaux statuts: la direction de Porsche sera confiée à des directeurs salariés. Les Piëch et Porsche gardent leurs 10% de parts respectives, mais sont bannis des fonctions exécutives. Les fils Porsche se satisfont de leur rente, leur vie alimente les journaux people outre-Rhin. L'ambitieux Ferdinand claque la porte.

Une liaison et des rancoeurs

Après une brève expérience hors des entreprises familiales, il entre chez Audi, alors filiale anecdotique de Volkswagen. Avec les mêmes recettes qu'il appliquait chez Porsche, Ferdinand Piëch parvient à donner à la marque une nouvelle image, haut-de-gamme. Il lance la fameuse technologie "quattro", quatre roues motrices et parvient, comme il le souhaitait, à faire d'Audi un concurrent direct de BMW et Mercedes

À cette époque, les relations entre cousins sont soit inexistantes, soit empreintes de haine. Une rancœur exacerbée lorsqu'éclate au grand jour la liaison que Ferdinand a eu la riche idée de nouer avec l'épouse de son cousin Gerd Porsche, Marlène. La branche Porsche s'étouffe d'indignation, l'accuse de vouloir s'approprier les 5% du capital de VW qu'elle a obtenu de son divorce d'avec Gerd. Pour les faire mentir, Ferdinand ne l'épousera jamais. 12 ans et deux enfants plus tard, alors qu'il était déjà père de cinq rejetons issus de son premier mariage, et qu'il en a conçu deux autres avec d'autres conquêtes sur la période de son concubinage avec Marlène, Ferdinand la quitte pour la nounou, Ursula, qu'il épouse. Les Porsche sont atterrés. Et le seront encore davantage quand il l'impose au conseil de surveillance de VW en 2012.

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- © Ursula Piëch (Audi)

En 1991, après de lourds investissements pour racheter Seat, Skoda, Bentley, Bugatti, Lamborghini, et pour se lancer au Brésil et en Chine, VW est en difficulté. La concurrence des marques japonaises en plein essor lui fait mal. Alors Piëch propose un plan audacieux, justement inspiré des méthodes de Toyota : mettre en commun le maximum d'éléments des véhicules des différentes marques du groupe pour opérer de vastes économies d'échelle. C'est ce projet qui lui offre la présidence du groupe en 1993.

Arrivé à la présidence du directoire en 1993, il limoge presque toute la direction du groupe. "À Wolfsburg, ils m'attendaient avec un fusil, je ne leur ai pas laissé le temps de tirer", s'amuse-t-il. Autoritaire, pointilleux à l'extrême, il terrorise le board, limoge le dirigeant de Seat en pleine conférence de presse, laissant pantois les journalistes présents, s'accapare tout le pouvoir. Arrivé à l'âge limite, il laisse le siège de PDG pour devenir président du conseil de surveillance du groupe de 2002 à 2015.

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- © Audi

Wolfgang contre Ferdinand

C'est durant cette période qu'il remportera la bataille la plus épique de la guerre des clans. Porsche, qui périclitait dans les années 80, nomme à sa tête au début des années 90 un cost killer, Wendelin Wiedeking. Ses méthodes dures mais efficaces propulsent la marque comme constructeur le plus profitable du monde en 2005.

Le groupe dispose alors d'une trésorerie gigantesque, et emprunte à tout-va auprès de banques plus que bien disposées. Le but de Wiedeking, très clair dans sa tête bien que totalement inavouable: avaler Volkswagen, pourtant 15 fois plus gros que lui. Wolfgang Porsche, cousin de Ferdinand Piëch, voit le projet d'un œil bienveillant, le supervise personnellement, se réjouit à l'avance de la défaite de son cousin. Mais l'opération, à deux doigts de réussir, va complètement capoter, et faire du chasseur le chassé.

Première déconvenue: le maintien de la "loi Volkswagen", une dérogation dont jouit le constructeur depuis les années 60, et qui, dans les faits, interdit à un nouvel actionnaire de prendre le contrôle. À l'époque, Bruxelles milite pour que cette règle anti-concurrentielle soit abolie. Porsche qui a dépassé les 20% des parts de VW, mise sur le succès de la Commission. Mais le fin-stratège Piësh a noué les bons contacts. La chancelière Angela Merkel ne touchera pas à la "loi Volkswagen".

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- © Wolfgang Porsche - Thomas Kienzle - AFP

Deuxième obstacle, imprévisible, qui mettra un coup d'arrêt aux ambitions Wiedeking: la crise de 2008. Porsche, qui détient à ce stade 50% des actions VW, au prix d'un très lourd endettement, est acculé par ses banques. En 2012, Wolfgang Porsche devenu entre-temps président du directoire après le limogeage de Wiedeking, renonce à l'OPA. Pire: aux abois financièrement, la marque doit demander une ligne de crédit de 700 millions d'euros… à Volkswagen. En 2012, Wolfgang annonce les larmes aux yeux aux employés que Porsche devient une filiale de la galaxie VW.

Cinq ans et un dieselgate plus tard donc, Wolfgang Porsche tient sa revanche. La presse allemande croit savoir que Ferdinand Piëch vend 7,5% du capital, et que Wolfgang en rachètera une bonne partie. Il deviendrait ainsi l'homme fort du premier constructeur automobile mondial. Une victoire par forfait reste une victoire.

Nina Godart
https://twitter.com/ninagodart Nina Godart Journaliste BFM Éco